Professeur d’histoire à l’Université de Grenoble, Jacques Solé vient de consacrer un important ouvrage à la prostitution. Tout en prolongeant le débat qui a lieu entre les spécialistes de cette question, il montre à quel point la prostitution, omniprésente et toujours significative de la crise économique et sociale, a été oubliée par une gauche naguère compatissante. Comme au siècle dernier, c’est pourtant une des formes les plus dures de l’exploitation des personnes…

Royaliste : Nous nous attendions à un livre d’histoire, mais c’est plus que cela…

Jacques Solé : C’est un travail d’historien, mais je me suis fait cette fois historien du temps présent. Et j’ai pris, en effet, deux angles d’attaque. Le premier est historiographique : j’ai étudié à partir d’un certain nombre de travaux la prostitution à son tournant classique de la « Belle Époque », lorsqu’elle prend dans les pays développés une forme que nous lui connaissons encore. Le second angle, c’est un essai libre sur les changements qui ont lieu à partir des années soixante, et sur la mondialisation du phénomène.

Royaliste : Quant au premier point, vous discutez le livre qu’Alain Corbin a consacré aux « Filles de Noce (1) …

Jacques Solé : C’est un très beau livre et les vues d’Alain Corbin sont essentielles. J’ai voulu très modestement corriger son point de vue sur trois points : le système des maisons closes, la situation exacte de la prostituée et le problème de la « traite des blanches ».

Nous savons que le système des maisons closes a été théorisé par des médecins, des policiers et des moralistes français au XIXe siècle : il s’agit alors de créer, selon l’expression consacrée, un « égout séminal » pour les prolétaires afin que la bonne société ne soit pas contaminée par ce mal social typique. Comme l’a montré Corbin, ce système se délite complètement à la fin du XIXe, mais il continue à fonctionner, alors qu’il est devenu une coquille vide, jusqu’à la fameuse loi Marthe Richard. Pour ma part, j’ai voulu insister sur le fait que ce système a été ultra-minoritaire : la France l’a inventé, quelques pays l’ont imité, mais les pays anglo-saxons ont refusé de participer à cette organisation de la prostitution. Même en France, les prostituées sont restées clandestines dans leur immense majorité… A mon sens, la prostitution est une réalité sociale, et non pas, ou très marginalement, un système construit par les médecins et les policiers. Ce système est une utopie, et nous percevons mal la réalité sociale parce qu’elle a été esthétisée par la littérature.

Dans son livre, Alain Corbin s’est surtout intéressé au client de la prostituée, à ses fantasmes, à ses désirs. Bien sûr, l’existence du client est centrale, mais j’insiste pour ma part sur le fait que la prostitution est une activité féminine, et qu’elle doit être surtout envisagée sous cet angle qui déplaît au moraliste : c’est une activité professionnelle, c’est un moyen de s’en tirer, c’est une stratégie de survie. Il m’a paru intéressant de suivre au XIXe siècle, comme élément de la société industrielle, ce choix de la prostitution que certaines femmes préfèrent au statut d’ouvrière. Bien sûr, c’est un choix obligé, mais c’est aussi une activité temporaire, ce qu’on oublie trop souvent. Toutes les anciennes prostituées ne sont pas devenues, loin s’en faut, tenancières de maisons closes !

Royaliste : On a beaucoup parlé de la « traite des blanches » au début du siècle. Quelle est, sur ce point, la réalité historique ?

Jacques Solé : Il y a eu en effet une véritable panique à ce sujet, une hystérie collective qu’on n’imagine pas aujourd’hui : entre 1910 et 1916, tout New York est persuadé qu’une jeune fille court le plus grand risque en sortant sans être accompagnée. Il y a eu à ce sujet d’innombrables réunions, bien des congrès, et de nombreuses associations ont organisé des actions sur ce thème, relayant ainsi les anciennes sociétés de moralité qui s’étaient occupées de la prostitution au XIXe siècle.

Alain Corbin a très justement dégonflé le mythe de la traite des blanches, mais il me semble qu’il est passé à côté de la réalité très intéressante que recouvre cette agitation. Ce qui se comprend, car le livre de Corbin porte sur la France, alors que notre pays est seulement traversé par les réseaux internationaux. De fait, il y a vers 1900 une internationalisation réelle de la prostitution, qui est dans la nature des choses : s’il est vrai que la prostitution est avant tout un phénomène social, qui accompagne le développement économique et ses métamorphoses, il est logique que la prostitution s’internationalise au moment où l’on assiste à de grandes migrations vers l’Australie et les Amériques. J’ajoute que la prostitution, qui était auparavant une affaire de femmes, est captée par le crime organisé à la fin du XIXe siècle : cette criminalisation résulte d’une répression accrue qui est liée à la volonté de venir en aide aux prostituées. Avec les meilleures intentions du monde, les moralistes et les féministes ont détaché les prostituées de leur environnement social populaire : isolées, marginalisées, elles ont été involontairement poussées dans les bras des souteneurs. C’est ainsi que, vers 1900, la prostitution féminine devient une affaire d’hommes ce qui est assez nouveau dans l’histoire de l’Occident. Ces évolutions se sont poursuivies jusque dans les années cinquante, avec, partout, cette ambiguïté de l’effort moralisateur, qui accable la prostituée que l’on voudrait sauver.

Royaliste : Comment analyses-vous la loi Marthe Richard ?

Jacques Solé : Cette loi correspond a un profond mouvement antérieur d’activistes sociaux, souvent chrétiens, qui a été plus ou moins soutenu par les partis de gauche. Déjà, à Grenoble, en 1930, les maisons closes avaient été supprimées par la municipalité. Il ne s’agit donc pas d’un coup de tête d’une femme qui aurait décidé de supprimer les bordels, comme on le dit parfois.

Royaliste : Depuis cette loi, comment les choses ont-elles évolué ?

Jacques Solé : En France, le phénomène le plus original, aujourd’hui oublié, c’est que la prostitution a été pour la première fois dans son histoire à la première page des journaux dans les années soixante-dix. On ne se souvient plus guère que la révolte des prostituées lyonnaises de 1975 a abouti à la nomination d’un expert qui a publié un remarquable rapport – soigneusement mis par le président Giscard d’Estaing dans un tiroir dont il n’est jamais sorti. On a oublié que la prostitution occupait une place de premier plan dans la rubrique sociale des grands journaux de cette époque. Et puis, en 1980, il y a eu l’affaire des prostituées de Grenoble qui, souvenez-vous, avaient porté plainte contre leurs souteneurs. Ce qui a donné lieu à un procès retentissant, au cours duquel les prostituées ont dénoncé les violences et les tortures dont elles étaient victimes. Là encore, on n’imagine pas le climat passionnel qui a entouré cette affaire, qui est inséparable de l’agitation entretenue par le mouvement féministe : c’est en 1976, en préface à « La Dérobade », que Benoîte Groult écrit « Nous sommes toutes des prostituées quelque part ». Le Planning familial s’est quant à lui beaucoup mobilisé en faveur des prostituées.

Royaliste : Quelles ont été les causes profondes de la révolte ?

Jacques Solé : On n’a pas assez souligné, notamment dans la révolte de Lyon, le rôle majeur joué par la fiscalisation de la prostitution. Avant 1970, il n’y a aucune indication, à ma connaissance, d’un rapport entre le fisc et la prostitution, alors que c’est la grande affaire des années soixante-dix : c’est autour de M. Giscard d’Estaing, alors ministre des Finances, qu’a surgi l’idée d’imposer les prostituées, au forfait, sur des sommes qu’elles reversent en partie à leur proxénète. Or c’est bien le langage antifiscal qui est utilisé au cours de la révolte de 1975.

Royaliste : Qu’en est-il de la prostitution en France aujourd’hui ?

Jacques Solé : Le couple prostituée-souteneur continue à exister, mais les formes d’activité évoluent : le trottoir tend à s’estomper, le travail en studio se maintient, mais des formes nouvelles apparaissent (sauna, salon de massage, petites annonces, Minitel). La prostitution a toujours été multiforme, généralement clandestine, mais elle est devenue encore plus difficile à cerner. Quant au débat sur la prostitution, j’observe qu’il existe toujours des abolitionnistes qui veulent supprimer un « mal social ». Mais cette sexualité vénale est-elle cet enfer décrit avec complaisance par la télévision ? Et qu’à fait la gauche depuis 1981 ? Au début, il y a eu des réunions, et puis le silence est tombé sur cette question, alors qu’il y a eu un grand élan vertueux en ce qui concerne la question du harcèle ment sexuel ; il semble que la gauche, qui avait proclamé pendant des décennies sa solidarité avec la prostituée au grand cœur, et qui n’a rien fait en dix ans pour lui venir en aide, s’est rachetée une conduite, in fine, en votant une loi sur le harcèlement sexuel. Or ce harcèlement, répréhensible, est peu de chose au regard de l’incitation à l’amour vénal et de son exploitation dans notre société.

Royaliste : La question de la mondialisation ne se pose-t-elle pas avec plus d’acuité que jamais ?

Jacques Solé : La question est effectivement à l’ordre du jour, et elle a connu des transformations récentes depuis une vingtaine d’années. Première remarque : la prolifération de la prostitution et sa variété selon les cultures et les niveaux de développement. Nous savons que les gens du Nord viennent au Sud, où se pratique une prostitution de survie, de même que dans les pays de l’Est. D’autre part comment ne pas mettre en rapport le phénomène de tourisme sexuel, qui est en plein développement dans les années soixante-dix, avec l’apparition du Sida au début des années quatre-vingt ? La prostitution n’est pas seule en cause, dans cette nouvelle pandémie, mais il y a certainement corrélation entre cette activité et le développement de la maladie. Par ailleurs, policiers et magistrats confirment l’importance prise par la prostitution masculine.

Ce développement de nouvelles formes de prostitution et d’une nouvelle épidémie pose à nouveau le problème du contrôle sanitaire, qui a fait ressurgir le serpent de mer des maisons closes. Mais il est vrai que la liberté totale n’est pas possible, qu’un contrôle sanitaire est nécessaire avec l’accord des intéressé(e)s. Dans l’ensemble, la prostitution reste une activité intégrée à notre société, et suit son évolution. Entre l’hyper-exploitation médiatique et la politique de l’autruche, il y a place pour une attention réelle au problème social que pose la prostitution.

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Propos recueillis par Bertrand Renouvin et publiés dans le numéro 616 de « Royaliste » – 21 février 1994.

– (1) Alain Corbin, Les Filles de Noce, Ed. Aubier, 1978.

Jacques Solé, L’âge d’or de la prostitution, de 1870 à nos jours, Plon, 1993.