Lorsque, dans une déclaration télé- visée de deux minutes, un personnage peu connu parvient à soulever une intense émotion dans le pays, il y a lieu de s’interroger. Tous ceux qui ont entendu les paroles de Me Vergés ont immédiatement compris que celui-ci outrepassait ses droits de défenseur. Et l’ampleur de la réaction montre que le sujet évoqué n’était ni artificiellement dramatisé, ni anecdotique. En exposant sa thèse sur les circonstances de l’arrestation et de la mort de Jean Moulin, Me Vergés ne met pas seulement en cause la loyauté de plusieurs chefs de la Résistance. Il attaque, délibérément, la nation elle-même. Il ne s’agit pas d’une simple formule, qu’une indignation morale aurait inspirée. En s’efforçant de jeter le discrédit sur des Résistants, et à travers eux sur toute la Résistance, Me Vergés met en doute notre capacité à surmonter nos épreuves, à racheter fautes et lâchetés collectives par le sacrifice de quelques uns. Il tente de replonger le pays dans le gouffre où il était tombé entre 1940 et 1944, lui murmure que toute résistance est suspecte, que le martyre même est équivoque. Comme le Jean Moulin de sa fable, qui se serait suicidé à cause de la trahison des siens, nous n’aurions plus qu’à regarder un passé désespérant, sans pouvoir faire confiance à l’avenir. Salauds en puissance promis à toutes les ignominies, ou pauvres victime d s trahisons futures…

Le discours n’est pas neuf, et les éléments sur lesquels il s’appuie sont connus depuis la guerre. Les souvenirs des Résistants, les travaux des historiens et de grands films ont révélé tous les détails de cette histoire « du courage et de la peur», marquée par des conflits internes, jalonnée par les trahisons, vécue dans un pays attentiste qui était administré par un pouvoir complice des occupants. L’«affaire Jean Moulin» elle-même a été cent ois évoquée… Si la pauvre «thèse» de Me Vergés émanait d’un ancien collaborateur, elle ne provoquerait aucun trouble, et ne représenterait aucune menace. Proférée par un ancien F.F.I. par un homme d’extrême gauche, elle devient douloureusement efficace. Si cet homme est insoupçonnable, n’y t-il pas, déjà, indice de vérité ? Eh bien non ! Comme l’a montré Alain Finkielkraut dans un livre décisif (1), il faut voir dans ce genre de «plaidoirie» l’effet d’une raison délirante, d’une lucidité qui aveugle celui qui s’y efforce, d’une interprétation folle destinée à sauver un postulat philosophique ou moral. Peut-être Me Vergés entend-il démontrer que l’Histoire est atroce, qu’en tout homme il y a une crapule qui s’ignore, et que le bourreau n’est guère différent de sa victime. On peut se moquer de cette philosophie de chaisière nihiliste, mais il arrive qu’elle soit destructrice. Et Klaus Barbie, du fond de sa prison, peut se réjouir : policier tortionnaire, manipulateur et corrupteur, il poursuit, par personne interposée, sa lutte contre la Résistance. Si l’affaire Vergés était un phénomène isolé, elle n’exigerait pas tant d’attention. Elle requiert notre vigilance parce qu’elle se situe dans une longue série de campagnes qui tentent de modifier notre regard sur l’histoire et notre comportement collectif. Depuis la Libération, les thèses et les manifestations racistes ou antisémites n’étaient plus tolérées. Demeuraient seulement quelques cercles de nostalgiques de îa collaboration et quelques an, e folklore pervers, isolés et méprisés par l’opinion publique. Or ce qui était devenu impensable et politiquement inexprimable surgit à nouveau sous l’influence de milieux qui obéissent à des mobiles différents ou opposés et qui n’entretiennent aucune relation entre eux. Ni «résurgence du nazisme», ni «complot fasciste» mais retour des thèmes biologiques en politique – œuvre de la Nouvelle droite – banalisation du national-socialisme et contestation de l’extermination des Juifs – souvenons-nous des travaux de Faurisson soutenus par un groupe marxiste – et, maintenant, reprise des slogans antisémites de l’avant guerre en réunion publique et succès électoral des thèmes xénophobes.

Voici, enfin, que les Résistants deviennent, par les prétendues «révélations» de Me Vergés, des politicards et des ambitieux sans scrupules, tandis qu’un film à succès présente la Résistance comme un mythe dérisoire et la fait sombrer «dans le canular absolu» comme dit Jean Cau (2) qui se félicite de l’absence de réaction à cette entreprise de démystification. Tous escrocs, menteurs, lâches : on le dit au cinéma, dans les livres «scientifiques» et on le dira bientôt dans le prétoire. Fin des mythes ! Fin des tabous ! Il n’est pas étonnant que, dans le même article, Jean Cau célèbre le dernier film de Belmondo, où l’on voit un flic qui «n’a rien à foutre» de la procédure, frapper ou tuer des «gouapes turques, rastas, chinoises, antillaises, italo-méditerranéennes…» à la grande joie du public. Pour cent raisons, commerciales, économiques, électorales, philosophiques, les verrous sautent, les barrières tombent. Il est déjà trop tard pour la simple indignation, et le combat ordinaire contre le racisme et le fascisme – aussi nécessaire soit-il – n’est plus suffisant. La banalisation est faite, le défoulement s’opère sous nos yeux : l’histoire, on l’a vu, peut être «relue», la Raison invoquée, et des témoins sont prêts à justifier l’injustifiable. Cela ne signifie pas qu’il faille consentir au nihilisme et à la haine. La mémoire peut être retrouvée, les raisons perverses démontées, le cynisme combattu. Mais l’essentiel repose sur les décisions du chef de l’Etat, dépend des gestes qu’il fera. Servir un peuple n’est pas simplement répartir des avantages mais, parfois, arracher celui-ci à ses démons, le tirer hors du gouffre, sauver, en tous cas, l’honneur de la nation. C’est cette mission qu’accomplissaient le général de Gaulle à Londres et le roi du Danemark dans son pays occupé lorsqu’il décida de porter l’étoile jaune. C’est cette miss ;on que remplit le Président de la République en prononçant, devant !e Président Chadli et les représantants de l’immigration algérienne, des paroles de fraternité. En ce domaine symbolique, bonne conscience et programmes judicieux sont d’un faible secours : il faut incarner la vocation du pays, se situer dans la continuité de son projet historique, défendre, au besoin malgré lui, le principe de la justice. En deux mots être monarque de fait ou, mieux, prince véritable. __

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(1) L’Avenir d’une négation (Seuil)

(2) Paris-Match, 11 novembre 1983.

 

Royaliste numéro 392 – 26 novembre 1983