De temps à autre, de prétendus « légitimistes » tentent de faire valoir les revendications d’un prince espagnol sur la couronne de France. Pour répondre à ces allégations, nous avons, dans le passé, eu recours à un juriste, Hugues Trousset, qui a consacré à cette question deux ouvrages dont nous conseillons vivement la lecture. Afin de varier les points de vue, nous avons cette fois-ci demandé à un généalogiste, Philippe de Montjouvent, d’examiner les thèses ségovistes selon sa compétence, attestée par des travaux et des publications dont nous avons déjà souligné la rigueur.

 

Royaliste : Depuis une vingtaine d’année, la grande presse évoque volontiers l’opposition, au sein de la tradition royaliste, des « orléanistes » et des « légitimistes ». A quand remonte cette opposition ?

Philippe de Moutjouvent : La fracture date de 1830, lorsque Louis-Philippe devient roi des Français à la suite de la révolution de Juillet. Jusqu’en 1883, deux partis royalistes existent en effet : les partisans de la branche aînée, qui se désignent comme légitimistes et qui sont en droit de se définir ainsi, et les partisans de la branche cadette – les Orléans. Lorsque le dernier héritier de la branche aînée, le comte de Chambord, meurt en 1883, 99% des députés légitimistes reconnaissent la maison d’Orléans comme maison royale de France.

Royaliste : Et le 1% qui reste ?

Ph. de Montjouvent : C’est un quarteron qui rêve moins de monarchie que de « curétocratie » : Dieu dirige la France, fille aînée de l’Eglise, par l’intermédiaire des prêtres. Ces nostalgiques se rallient à un prince espagnol, en niant la réconciliation des deux branches alors que cette réconciliation, amorcée dès 1850 par le duc de Nemours, est devenue effective par la volonté du chef de la branche aînée : le comte de Chambord n’aimait pas les Orléans, mais il était bien obligé de les reconnaître comme « ses fils » selon le droit dynastique. Ainsi, les Orléans sont les héritiers légitimes depuis 1883.

Royaliste : Le ralliement à un prince espagnol procède de la reconnaissance des héritiers de Philippe V d’Espagne, petit-fils de Louis XIV, comme prétendants au trône de France…

Ph. de Monjouvent : Il n’y aucune ambiguïté sur cette question. Les Orléans sont la branche de substitution : tous les chefs de la Maison d’Orléans jusqu’à l’accession de Louis-Philippe au trône de France sont princes du sang de France.

Quand Louis XIV meurt, après avoir vu mourir son fils et ses petits-fils, il ne lui reste plus qu’un arrière petit-fils âgé de cinq ans. Le vieux roi n’aime pas beaucoup les Orléans. Il tente de neutraliser le Régent Philippe d’Orléans en instituant un conseil de régence dans lequel il met ses deux fils légitimés – le duc du Maine et le comte de Toulouse. Mais Louis XIV ne va pas chercher les Espagnols. Pourtant, Philippe V d’Espagne était alors père de plusieurs enfants mâles et le Roi de France n’avait que l’embarras du choix. Au lieu d’envisager cette solution, il décide en désespoir de cause de violer les lois fondamentales du royaume en déclarant ses bâtards dynastes. Vous savez que le testament de Louis XIV sera cassé.

Royaliste : L’éventualité d’une succession espagnole a t-elle été envisagée sous les règnes de Louis XV et Louis XVI ?

Ph. de Monjouvent : Non. Prenons l’Almanach de la Cour entre 1715 et 1791, puis entre 1814 et 1830 : les Orléans sont continûment désignés comme princes du sang. Précisons : à partir de 1814, les actes de la Cour sont tenus sur un registre en double exemplaire sur lequel sont inscrits les naissances, mariages et décès. Ce registre ne porte pas une seule mention d’un prince espagnol. Or on ne saurait arguer, pour expliquer cette absence, de difficultés techniques tenant à des naissances en un pays étranger : Louis XVIII avait pris soin de faire inscrire sur le registre tous les actes antérieurs à 1814 passés à l’étranger : par exemple le mariage du duc d’Angoulême avec Madame Royale en 1799 et surtout le mariage en 1809 du duc d’Orléans, futur Louis-Philippe, avec la princesse Marie-Amélie de Naples et de Sicile, ainsi que la naissance à Palerme de leurs premiers enfants – à commencer par le futur duc d’Orléans qui naît en 1810 et qui mourra en 1842.

Royaliste : Une succession espagnole est-elle évoquée par les cours européennes ?

Ph. de Montjouvent : Pas le moins du monde. Dans l’Almanach de Gotha créé en 1763 et qui fut la référence des cours et des chancelleries, les Orléans apparaissent comme seconde branche et les Espagnols ne sont jamais intégrés à la succession française.

La fameuse question de la renonciation ne se pose donc pas et ne s’est jamais posée. D’ailleurs, on ne voit pas pourquoi la renonciation au trône ne serait impossible que pour le seul trône de France. Les renonciations ont existé à toutes les époques et dans toutes les maisons royales. Celle de Philippe V d’Espagne est aussi valide que les autres. La référence à Clovis relève, sur cette question, d’un prêchi-prêcha sans rapport avec les questions de droit.

Royaliste : Pour en venir aux questions juridiques contemporaines, les partisans des espagnols affirment qu’ils ont la nationalité française.

Ph. de Montjouvent : C’est un fait que l’infant Alphonse était français, car sa mère était française. Luis Alfonso de Borbon, actuel prétendant des ségovistes, a la double nationalité espagnole et française.

Royaliste : Ce qui permet aux ségovistes de présenter leur prétendant comme « aîné des capétiens ». Qu’est-ce que cela signifie ?

Ph. de Montjouvent : S’il s’agit de trouver des non-dynastes, l’aîné des Capétiens, c’est Jacques de Bourbon-Busset. En ce qui concerne les Espagnols, on rencontre parmi les références ségovistes un Alphonse Ier  qui n’est autre que le roi Alphonse XIII d’Espagne, lequel n’a jamais marqué le moindre intérêt pour le trône de France. En revanche, il faut remarquer que ce roi d’Espagne fut en 1927 le témoin de mariage d’Anne de France, sœur du défunt comte de Paris, avec le duc des Pouilles – futur duc d’Aoste. S’il avait voulu prétendre à la couronne de France, il n’aurait pas été témoin au mariage de la fille du duc de Guise, qu’il aurait tenu pour son concurrent direct ! Comment oublier, en outre, que le roi d’Espagne Alphonse XIII n’a cessé de soutenir le duc d’Orléans, puis le duc de Guise et enfin son fils le défunt comte de Paris.

Il faut évoquer aussi don Jaime, qui a renoncé au trône d’Espagne, puis au trône de France avant de revenir sur cette renonciation sous la pression de quelques « blancs d’Espagne ». Mais don Jaime s’est ensuite contenté de vendre des ordres dynastiques, ce qui ne prédispose pas à l’exercice de la fonction royale.

Tout cela est dérisoire. Derrière les arguties juridiques, il y a simplement la haine des Orléans. On ne leur pardonne pas le comportement de Philippe-Egalité, ni le règne de Louis-Philippe. On ne leur pardonne pas leur conception politique, parlementaire et démocratique, qui est à l’opposé de l’intégrisme religieux et du passéisme des ségovistes. On ne pardonne pas au défunt comte de Paris ses choix politiques, qui lui ont valu le surnom de « prince rouge » alors qu’il était proche des catholiques sociaux du 19ème siècle. On ne pardonne pas le soutien que le défunt Prince a apporté à François Mitterrand, dont les ségovistes ne veulent pas comprendre les raisons, qui touchent à la continuité de l’Etat.

Quant aux choix politiques des princes de France, les ségovistes bénéficie d’un avantage : leurs « prétendants » successifs ne prennent la parole que pour énoncer des platitudes. Mais comment les Français pourraient-ils faire confiance à des personnages qui gardent le silence sur leurs éventuels projets politiques ?

Royaliste : Dans ces querelles, les citoyens demeurent de simples spectateurs – quand ils s’y intéressent.

Ph. de Montjouvent : C’est sans doute vrais pour les citoyens qui ne sont pas royalistes, mais la nation, par le biais de ses représentants, s’est prononcée par deux fois sur la question de la légitimité dynastique. La première fois, c’est en 1886 lors du vote de la loi d’exil qui vise les chefs de familles ayant régné sur la France et leurs héritiers directs : le premier comte de Paris et le prince Napoléon sont donc obligés de quitter la France alors que les princes espagnols ne sont pas touchés par cette loi. Mieux, fuyant l’Espagne, la plupart des prétendants carlistes venaient se réfugier en France ;   Alphonse XIII venait en France quand il voulait, le prince Jaime, duc de Ségovie, vivait en banlieue parisienne sans être inquiété. Puis la loi d’exil a été abrogée par le Parlement, ce qui est une deuxième manière de se prononcer sur la légitimité historique des princes d’Orléans.

Il faut souligner un point qui intéresse tous les citoyens français : ces princes espagnols, qui vivent en France ou qui vont et viennent librement dans notre pays, n’ont jamais servi sous le drapeau français. Les Orléans ont toujours servi dans l’armée française, ou fait l’impossible pour accomplir leur devoir militaire.

Le duc de Guise, chef de la Maison de France, est dans la Croix-Rouge (on ne lui permet pas plus) mais il reçoit la médaille militaire des mains de Poincaré ; le défunt comte de Paris a demandé a servir dans l’armée française en 1939, ce qui lui a été refusé, et a voulu servir dans l’armée anglaise, ce qui lui a également été refusé à la demande du gouvernement français ; le prince s’est alors engagé sous un faux nom dans la Légion étrangère. L’actuel comte de Paris, duc de France, est officier de l’armée française a servi en Algérie, son frère François est mort au combat pendant la guerre d’Algérie, l’actuel duc d’Orléans a fait l’école de Cherchell ; les princes Jean et Eudes ont fait leur service militaire, le prince Charles-Philippe d’Orléans, fils du prince Michel d’Orléans, est officier et se trouve actuellement (au Kosovo) ; le jeune prince Robert de La Marche a fait récemment son service militaire dans le bataillon créé par le duc d’Orléans, fils aîné de Louis-Philippe, et dans lequel avait servi le prince François.

J’observe en revanche que le prétendant ségoviste, Luis Alfonso de Borbon, a fait son service militaire en Espagne et a prêté serment au drapeau espagnol.

De fait, les prétendus prétendants espagnols n’ont jamais servi la France, ni versé la moindre goutte de sang pour elle. Les missions diplomatiques effectuées par les deux derniers chefs de la Maison de France et les états de service des princes Orléans prouvent qu’ils se sont dévoués, en toutes circonstances, pour le salut de notre patrie.

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Propos recueillis par Bertrand Renouvin et publiés dans le numéro 745 de « Royaliste » – 6 mars 2021

 

 

 

 

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