Les résultats du premier tour de la présidentielle semblent avoir ruiné nos analyses politiques et sociales : le grand mouvement populaire de colère et de révolte ne s’est-il pas perdu le 22 avril dans des choix qui ont massivement privilégié trois représentants de l’oligarchie – avec une classique opposition entre la droite et la gauche au deuxième tour ? D’où l’enthousiasme des commentateurs autorisés qui voient dans ce scrutin le signe d’un nouvel équilibre de la démocratie française, libérée de ses extrêmes. Faut-il se rendre à ces évidences ?

Dans les médias français, ce fut un concert sans la moindre fausse note. A la radiotélévision et dans la presse écrite, les sommités parisiennes et leurs humbles confrères de province ont employé des expressions presque identiques pour évoquer les résultats du premier tour et les présenter comme une triple consécration :

– celle de la confrontation traditionnelle entre la droite et la gauche, idéalement représentées par Nicolas et Ségolène qui incarnent la jeune génération néo-conservatrice ou néo-socialiste ;

– celle des instituts de sondage, qui ont correctement annoncé l’ordre d’arrivée au premier tour et le duel du second ;

– celle des grands journalistes qui travaillent avec les instituts de sondage et qui souhaitaient que le débat électoral ait lieu entre les deux candidats et les deux partis qui ont leur faveur.

Le ton enthousiaste des commentateurs attitrés sonnait comme une revanche sur le premier tour d’avril 2002 et sur le référendum de mai 2005. Le fameux 21 avril, dont on craignait le retour a été effacé, de même que le rejet nationaliste et populiste du « traité constitutionnel ». Triomphe de l’ordre, de la mesure, lors de ce vote « historique » qui caractériserait le passage à une démocratie adulte inscrite dans le « cercle de la raison » défini par le cher Alain Minc.

Cette unanimité du discours médiatique impressionne, mais ce n’est pas le souci d’objectivité qui le caractérise. Nous avons entendu dire à cent reprises que la France avait été lavée du vote du 21 avril et qu’elle était soulagée du sentiment de honte éprouvé depuis le référendum. Les 4 804 000 électeurs qui avaient choisi Jean-Marie Le Pen en avril 2002 (5 525 032 au deuxième tour du 5 mai) étaient donc sales ou producteurs de saleté ? La majorité du 30 mai 2005 était-elle moralement obscène ?Nous aurions été un peuple-enfant (l’enfant, pervers polymorphe selon Freud) avant de parvenir à la maturité…

Typique, la réflexion de Gérard Courtois dans Le Monde du 26 avril sur ces « Français [qui semblent] guéris de leur crise d’adolescence de 2002, sortis de « l’âge ingrat » et de ses colères, revenus à des choix adultes et cohérents ». Et Nicole Gauthier (Libération du 24 avril) prolonge l’analyse psycho-politique par une observation sociologique qui lui paraît réjouissante : « Le traditionnel ‘‘ vote de classe ’’, celui qui fit la fortune de la gauche ouvrière et de la droite possédante, s’estompe au profit d’un choix plus pragmatique, en fonction du discours, des valeurs et des programmes portés par chacun des candidats, ce qui n’est peut-être pas une mauvaise nouvelle pour la démocratie ». Et tous de se féliciter de l’apparition d’une France bipolarisée par exclusion des extrêmes : défaite de Jean-Marie Le Pen et émiettement de l’extrême gauche (1).

On remarquera cependant que Jean-Marie Le Pen a obtenu 3 834 530 voix (10,44%) et Philippe de Villers 818 407 voix (2, 23%), soit 4 652 937 citoyens qui ont choisi d’exprimer leur opposition radicale à la classe dirigeante par un vote à l’extrême droite – sans qu’ils soient nécessairement favorables au programme de Jean-Marie Le Pen. De l’autre côté, les voix qui se sont portées sur Olivier Besancenot, Marie-George Buffet, Arlette Laguiller et José Bové (j’exclus Dominique Voynet, trop proche de l’oligarchie) donnent un total de 3 300 254 citoyens qui ont exprimé un antilibéralisme radical. L’exclusion des extrêmes le 6 mai ne signifie certainement pas leur élimination.

Les grands médias auraient par ailleurs tort d’annoncer l’effacement du vote de classe et par conséquent la disparition à moyen terme de la lutte de classe au profit de choix « réalistes », qui se feraient pragmatiquement entre le centre-droit et le centre gauche. Les nombreux mouvements sociaux de ces derniers mois ont été brièvement évoqués dans les médias mais n’en demeurent pas moins significatifs d’une vive tension sociale. Et les manifestations organisées le 1er mai par le syndicalisme de résistance (CGT, CGT-FO, CFTC, Sud) montrent par leur succès que la capacité de mobilisation est forte.

Il reste à interpréter le résultat des trois candidats arrivés en tête, qui ont recueilli 75% de l’ensemble des suffrages exprimés ce qui semble infirmer la thèse d’un fracture politique entre la majorité de la population (classes populaires et classes moyennes) et l’élite au pouvoir.

Les divers membres de la classe dirigeante auraient cependant tort de vendre la peau de l’ours anti-libéral avant de l’avoir tué. Dans une remarquable analyse publiée le 26 avril sur le site de la gauche républicaine (2), Jacques Sapir démontre que le système français est toujours en crise, mais qu’elle a changé de forme.

Les votes massivement exprimés le 22 avril s’expliquent par le fait que, selon les enseignements de la psychologie expérimentale,« les préférences sont largement déterminées par le contexte du choix (…) » voire par un « méta-contexte ». En d’autres termes, la campagne a été d’emblée inscrite par les médias et les partis politiques dans une problématique générale qui dépassait le débat droite-gauche : Jean-Marie Le Pen serait-il a nouveau présent au deuxième tour, comme le 21 avril 2002 ? En janvier et en février, la réédition de ce choc était souhaitée par de nombreux Français, y compris des antilibéraux de gauche, et l’espérance ou la crainte d’un nouveau choc déstabilisateur a hanté toute la campagne.

A ce méta-contexte, s’est ajouté le contexte créé par la percée de François Bayrou. L’opinion publique s’est trouvée engagée dans une problématique très particulière car le candidat centriste semblait apporter la promesse d’un changement opéré par-delà la droite et la gauche classiques et, plus précisément, offrait la possibilité d’exclure l’un des deux favoris des sondages puis de battre le « survivant » au second tour. Ce que Jean-Pierre Chevènement avait annoncé en 2002, François Bayrou pouvait être en mesure de le réaliser cette année : faire « turbuler » le système jusqu’à ce qu’il s’effondre.

Cette situation inattendue a déterminé chez des millions de Français des choix électoraux tactiquement rationnels mais politiquement aberrants – puisque beaucoup se sont résignés à voter pour des candidats qu’ils récusaient totalement. Tandis que les anciens bataillons chiraquiens se rangeaient dans l’ordre et la discipline derrière Nicolas Sarkozy, tandis que les troupes socialistes s’alignaient derrière leur candidate dans un climat marqué par les divisions internes et les trahisons plus ou moins explicites, l’électorat contestataire s’est réparti sur trois candidats ou groupes de candidats :

– vote d’adhésion ou plus largement de pure provocation en faveur de Jean-Marie Le Pen ;

– vote en faveur des petits candidats qui avaient fait campagne pour le Non (de Philippe de Villiers à Gérard Schivardi) ;

– vote, surtout, en faveur de François Bayrou, utilisé, dans l’hostilité déclarée à son statut d’oligarque et à ses propositions ultralibérales, comme bélier anti-système.

Les hésitations de très nombreux électeurs, que chacun a pu observer, confirment qu’une large fraction de l’électorat a mis de côté les idées et les programmes au profit de l’efficacité : finalement, la provocation lepéniste a été délaissée au profit du bélier centriste – qui n’a pas finalement joué le rôle destructeur attendu de lui. Comme l’écrit Jacques Sapir, « la combinaison de ces deux contextes, qui s’auto-renforçaient réciproquement, explique amplement la restructuration des préférences des électeurs qui a conduit à accorder aux trois premiers candidats près des trois-quarts des votes. Pour autant ce vote ne peut nullement passer pour une pleine et totale adhésion aux idées. Le scénario du second tour a envahi le premier tout faisant ainsi – provisoirement – mentir le vieil adage du système électoral français qui veut que l’on choisit au premier tour et l’on élimine au second tour ».

Et Jacques Sapir d’ajouter : « Rien ne prouve qu’une telle combinaison contextuelle puisse être reproduite à l’avenir. » Pourquoi ? Parce que les trois principaux candidats ont repris dans leurs discours les thèmes défendus par les différentes fractions de l’électorat contestataire : patriotisme, dénonciation de l’euro fort, allusion au protectionnisme, déclarations contre les délocalisations, promesse d’un nouveau référendum sur l’Europe faite par Ségolène Royal et François Bayrou…

La récupération démagogique est patente mais elle cache un piège : celui qui reprend sans y croire des propositions contestataires les justifie devant l’opinion publique et invalide l’idéologie dominante. Par exemple, le thème protectionniste, tenu pour disqualifiant il y a six mois, est désormais reconnu puisqu’il est évoqué par Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy. Tous deux pensent pouvoir revenir au « pragmatisme » sans comprendre qu’ils vont payer cher leur cynisme : « Une telle situation où des forces pro-système doivent reprendre une partie du discours des forces anti-système a toujours et partout été le signe d’une crise politique grave, et potentiellement explosive, écrit Jacques Sapir. Des segments entiers des forces pro-systèmes sont déstabilisés et idéologiquement prêts à basculer. »

Le combat continue ! Mais dans des conditions très difficiles qu’il nous faudra bientôt préciser.

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(1) Pour une présentation complète des réactions médiatiques, cf. Henri Maler et Gregory Rzepski : « Le sacre du printemps ou le banquet des éditorialistes », mis en ligne le 30 avril 2007 sur Acrimed :http://www.acrimed.org/

(2) Cf. “Fausses et varies leçons d’un premier tour”, http://www.gaucherepublicaine.org/

 

Article publié dans le numéro 904 de « Royaliste » – 2007