Notre époque est plus conformiste qu’elle ne le croit et sa religion de l’efficacité, souvent proche du cynisme, lui masque la simple vérité des êtres et de leurs actes. Celle-ci apparaît-elle clairement qu’on refuse de la voir, en ramenant paroles et écrits à la commune mesure des choix égoïstes et des calculs partisans. On veut, à tout prix, que, l’homme d’Etat qui s’affirme comme tel rentre dans le rang des politiciens ordinaires, à la place qui lui est assignée par les conventions.

Longtemps, le comte de Paris a été victime d’une telle réduction, qui consistait à transformer son projet politique en manœuvre opportuniste, tandis que des étiquettes aussi fantaisistes que contradictoires (comploteur réactionnaire, prince rouge) lui étaient accolées. Aujourd’hui encore, du côté de l’extrême droite monarchiste, on juge sévèrement ses prises de positions politiques : « soucieux de servir la vérité politique et le seul intérêt national » (cela sous-entend que le comte de Paris la contredit et le dessert !), ces purs défenseurs de la Doctrine condamnent cet abandon de la position arbitrale au profit d’une opération de séduction des Français de gauche … (1)

TRADITION

Cette réprobation serait risible si elle ne risquait pas de conforter ceux qui n’acceptent pas la place singulière qu’occupe le Prince dans la nation, et souhaitent le voir entrer dans le jeu des partis et des factions. Au risque de lasser les familiers de la pensée du comte de Paris, il faut donc rappeler qu’il a été, et demeure, l’homme d’une seule politique, conçue et appliquée dans le souci de la communauté nationale, et non par intention manœuvrière. L’entretien que le chef de la Maison de France a récemment accordé à l ‘Express (2) est à cet égard tout à fait exemplaire, puisqu’on retrouve dans ce texte ce qui a été fondé dans « L ‘Avenir dure longtemps » et vécu dans la célébration du Millénaire : loin de compromettre sa tâche historique, comme ses censeurs l’affirment, le comte de Paris affirme la cohérence profonde qui existe entre ses jugements sur l’actualité et la tradition capétienne qu’il incarne depuis cinquante ans.

La tradition capétienne conçoit l’appartenance nationale comme un fait de naissance et d’adhésion, étranger à une introuvable unité raciale et aux diverses couleurs de peau. Le projet de réforme du code de la nationalité s’en trouve révoqué, de même qu’est condamnée toute politique d’exclusion, puisque la France ne serait pas elle-même sans l’accueil constant d’autres peuples.

La tradition capétienne est un projet d’unité qui s’accomplit dans le respect des diversités ethniques, régionales et religieuses : l’islam, deuxième religion des Français, est accueilli et respecté par le descendant des rois très-chrétiens, qui n’y voit rien de dramatique pour l’unité de notre pays.

La tradition capétienne exprime un souci de justice, qui ne se résorbe pas dans les victoires électorales du moment. C’est pourquoi le droit de la minorité doit être respecté en Nouvelle-Calédonie, et la situation coloniale abolie.

La tradition capétienne a le sens de la continuité historique, à travers la succession des régimes politiques. Héritier d’une institution qu’il refuse d’idéaliser, le prince récuse l ‘antirépublicanisme et voit la monarchie comme prolongement et aboutissement de notre Constitution. Point de rupture dans l’unité historique mais, de la monarchie a la république, une même référence aux droits de l’homme. D’où « l’horreur » du Prince devant les propos tenus par le chef du Front national qui « banalisent le génocide juif perpétré par les nazis » et sa cinglante condamnation des royalistes qui sympathisent avec Le Pen : « qu’il les garde! ».

La tradition capétienne, c’est cette vocation et cette situation arbitrale que le comte de Paris affirme encore en souhaitant la candidature et la réélection de l’actuel Président de la République. Nous reviendrons sur le fait que le Prince ne s’est publiquement engagé qu’aux côtés de deux hommes d’Etat : Charles de Gaulle et François Mitterrand. Retenons aujourd’hui qu’il est significatif que l’arbitre de naissance rencontre sur l’essentiel et soutienne sans le moindre esprit partisan l’arbitre de volonté …

La tradition capétienne, enfin, c’est la fête d ‘Amboise au cours de laquelle la Famille de France a réaffirmé sa volonté d’inscrire dans le très long terme le service qu’elle veut rendre au pays. La portée des paroles prononcées par les princes, l’acte dynastique par lequel le prince Jean s’est engagé à poursuivre la mission millénaire des Capétiens, la belle affluence, l’intérêt manifesté par la presse française et internationale, ont exprimé l’importance exceptionnelle de l’événement du 27 septembre. L’espérance des royalistes s’en trouve évidemment renforcée. Mais c’est à l’ensemble des Français que le chef de la Maison de France s’adressait lorsqu’il rappelait à son petit-fils le sens de sa mission : « La paix et l’unité. La justice et la liberté. Tel est notre constant souci. Telle est la tâche pour laquelle nous sommes requis et qui seule justifie notre présence tout au long de l’histoire. ( … ). La paix se défend et l’indépendance de la nation que les Capétiens ont fondée et à laquelle nous sommes indissolublement liés exige une attention constante aux affaires du monde. La liberté est une conquête toujours menacée par la violence. Et la justice, toujours fragile, jamais pleinement réalisée, nous commande d’accompagner les évolutions et de favoriser les transformations nécessaires. Ne cède pas, enfin, à l’illusion d’un bien commun qui se réaliserait spontanément. Il faut qu’un Etat indépendant et durable en ait le souci permanent, et que la force qu’il met au service de la paix et de la justice ne se déploie ni ne s’affirme en l’absence de consentement populaire ».

N’en déplaise à ceux qui font du projet capétien une idée pure, mais fausse, froide et dure, la monarchie ainsi présentée aux Français sera nécessairement démocratique.

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(1) « Aspects de la France », 24 septembre

(2) « L ‘Express », 18 septembre

Editorial du numéro 477 de « Royaliste » – 30 septembre 1987