Deux siècles après la proclamation de l’égalité il serait regrettable de considérer que la Révolution est, à cet égard, terminée…

Lorsque la Déclaration de 1789 affirme à la face du monde que les hommes naissent libres et égaux en droits, elle énonce des principes qui sont déjà ceux des religions juive et chrétienne – donc déjà présents et agissants à l’aube de notre civilisation. Ce rappel nécessaire ne diminue en rien l’ampleur et la portée du message révolutionnaire. Si l’égalité des hommes devant Dieu est une très vieille vérité constitutive, celle-ci s’inscrivait avant 1789 dans des sociétés organisées selon une hiérarchie d’ordres et de statuts qui protégeaient les personnes selon des régies particulières (les fameux privilèges ou lois privées) mais assignaient à chacune d’elles leur place – au moins théoriquement. C’est cet édifice déjà largement effondré (les corporations sont abolies en 1776, le Tiers-état a déjà conquis la réalité du pouvoir social que la Révolution de 1789 achève de détruire en proclamant l’égalité de tous dans la société et en abolissant les privilèges. L’ambition est certes immense. N’oublions pas cependant que l’égalité ainsi conçue entraîne la disparition de communautés telles que les « nations » juives et l’interdiction des associations ouvrières (loi Le Chapelier).

QUEL BILAN ?

Deux siècles plus tard, quel est le résultat de cet effort égalitaire ? Très vite, on s’est aperçu que la proclamation de la liberté et de l’égalité ne suffisait pas, et que l’absence de protection communautaire et associative laissait nombre de citoyens sans défense face aux mécanismes de l’exploitation économique. D’où la naissance et l’affirmation de la revendication syndicale (reconnue un siècle après la Révolution) et des mouvements socialistes qui cherchaient à protéger les travailleurs. Sous une forme moderne, des structures corporatives sont réapparues, qui ont accompli une tâche indispensable avant de connaître, comme les corporations de l’ancienne France, une inquiétante sclérose. Quant aux anciennes hiérarchies sociales, elles ont été remplacées par d’autres – la fortune devenant le critère déterminant et discriminant. Enfin, une nouvelle noblesse s’est constituée, « noblesse d’Etat » récemment étudiée par le sociologue Pierre Bourdieu, qui forme une caste abritée derrière de nombreux privilèges …

Plus grave encore, la crise économique sous ses diverses formes (faible croissance, bouleversement de nombreux secteurs industriels, exode rural, nouvelles techniques de production) aggravée par l’idéologie de la rentabilité à tout prix et de la compétition acharnée, a creusé le fossé entre les pays riches et les pays pauvres – au mépris du message universel de la Révolution – et créé dans notre pays une « société duale » qui est celle de l’inégalité structurelle. D’un côté non seulement les riches mais aussi tous ceux qui ont la chance d’avoir un emploi stable et de participer d’une manière ou d’une autre à l’activité de la collectivité, dans le secteur public comme dans le secteur privé. De l’autre, des millions d’exclus – qu’il s’agisse des pauvres anciens et nouveaux qui constituent un Quart monde trop souvent ignoré, ou de ceux qui doivent se contenter de travaux précaires et sans intérêt, qui ne leur offrent aucune possibilité de promotion. Comme le montre André Gorz dans son dernier ouvrage (« Métamorphose du travail quête du sens ») nous laissons se recréer le travail servile, nous ne voulons pas voir que la société moderne évolue vers une division radicale et une violente inégalité.

D’AUTRES REVOLUTIONS

Dès lors que faire ? Récuser le principe égalitaire comme le font les contre-révolutionnaires ne résout en aucune manière la question concrète de l’injustice. Accepter l’inégalité au nom du réalisme et d’une morale de la compétition est la pire des hypocrisies puisque ce sont les plus forts et les plus riches qui fixent les règles. Il faut donc reprendre le mouvement de 1789 et plutôt que de se satisfaire d’une célébration passéiste de la Révolution, inscrire ses principes dans la modernité afin de la transformer. Cela suppose d’abord :

– que l’Etat accomplisse sa tâche de justice au lieu de s’en remettre aux mécanismes de l’économie, qui font toujours violence aux personnes et à la société ;

– que ces principes de justice s’appliquent aussi à l’Etat et à son personnel ; hauts fonctionnaires et hiérarques des partis de droite et de gauche qui, plutôt que de célébrer la nuit du 4 août, feraient bien d’en organiser une nouvelle ;

– que fa question d’une nouvelle révolution économique et sociale soit clairement envisagée, dans la nation comme dans les relations économiques internationales, au lieu d’organiser le règne du capitalisme financier et la domination des pays les plus riches sur l’ensemble de la planète.

Liberté, Egalité, Fraternité ? Faisons vivre ces principes, mais en sachant, cette fois, qu’il faut un Etat indépendant et arbitral pour les faire coexister et leur donner force de loi.

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Article publié dans le numéro 519 de « Royaliste » – 10 juillet 1989