La révolution accomplie par la Russie depuis quelques années est lourde de déconvenues et de périls. Mais la médaille n’a pas qu’un revers…

Le titre sonne comme un défi. Proclamer aujourd’hui que la Russie est victorieuse (1) contraste par trop avec les images répandues à l’Ouest de l’Europe : celles d’un Empire disloqué, d’une économie sinistrée, d’un peuple éperdu, d’un pouvoir désorienté.

Le livre d’Hélène Carrère d’Encausse a pour premier mérite de remettre les événements en perspective, hors du champ émotionnel et de ses effets de mode. Souvenez-vous : la Gorbimania occidentale, le mépris pour le populiste Elstine, le choc du putsch de Moscou, la glorification du démocrate Elstine, puis le renvoi de la Russie aux pages intérieures des journaux, pour de brèves informations ponctuées de quelques reportages. La Russie demande plus de rigueur dans l’examen, et une sympathie moins inconstante.

Il est vrai que l’État de droit est loin d’être achevé, qu’il s’agisse des dispositions constitutionnelles ou des libertés individuelles, et que la vie politique reste incertaine, tant il y a de partis, tant les frontières entre les coalitions restent mouvantes, tant les programmes sont obscurs ou ambigus. Il est vrai que la situation économique est désastreuse : la reconstruction se heurte à des obstacles

 

 

 

 

politiques, psychologiques et techniques qui sont difficilement surmontables, la transition vers l’économie de marché engendre pauvreté et misère, et la liberté d’initiative a d’abord favorisé l’accumulation, entre les mains d’une minorité, de profits scandaleux.

Il est vrai, enfin, que la disparition de l’Union soviétique a relancé le mouvement des nationalités et provoqué de trop nombreux affrontements sanglants en Asie centrale et en Europe – la Russie étant elle-même menacée de dislocation en raison des volontés autonomistes de plusieurs républiques incluses dans la fédération.

Hélène Carrère d’Encausse n’atténue en rien la gravité de ces carences, de ces échecs, de ces conflits qui rendent problématiques les équilibres majeurs de la Russie et de ses nombreux voisins. Au contraire, les spectateurs que nous sommes, quelque peu éberlués par la succession rapide d’événements trop nombreux et complexes, lui sauront gré des analyses claires et vivantes qu’elle  consacre à la sécession tatare, au divorce entre Tchétchènes et Ingouches, à la politique économique de M. Gaïdar et aux conflits qui se déroulent dans les hautes sphères du pouvoir. Certains jugeront notre académicienne trop aimable pour Boris Elstine, ou trop russophile. Libre à chacun de nuancer ses analyses, mais il importait au premier chef que la perspective d’ensemble fut tracée.

Or cette perspective est passionnante. Hélène Carrère d’Encausse souligne que la Russie a déjà accompli sa révolution – entendue comme changement en profondeur qui interdit à ses dirigeants d’ aujourd’hui et de demain tout retour en arrière. Cette révolution a été réussie par la Russie elle-même, sans qu’elle ait eu besoin d’imiter un modèle extérieur, et cette réussite la réintègre dans le concert des nations européennes tout en lui permettant de réaliser pleinement un État de droit. Cette révolution est riche d’avenir parce qu’elle s’est accompagnée d’une reconquête de la mémoire historique qui a marqué la rupture définitive du pays avec le système soviétique.

Tout en réalisant ce douloureux travail intellectuel et moral, la Russie a rompu avec ses pesanteurs impériales pour devenir un État national, précisément défini par ses frontières, renonçant à la conquête, mais cependant marqué par une pluriethnicité héritée du passé tsariste puis soviétique. Cela ne dissipe pas les doutes de nombreux Russes quant au destin de leur patrie, ni les hésitations quant à ses orientations diplomatiques (l’Europe ou Asie ?), ni les problèmes liés à la composante musulmane d’une Russie côtoyant plusieurs pays musulmans. Mais ces interrogations sont celles d’une nation qui reste une grande puissance, et qui a les moyens de poursuivre sa renaissance dans tous les domaines. Pour la Russie comme pour l’Europe tout entière, il faut espérer que l’analyse d’Hélène Carrère d’Encausse soit bientôt pleinement vérifiée.

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(1) Hélène Carrère d’Encausse, Victorieuse Russie, Fayard, 1992.

Article publié dans le numéro 592 de « Royaliste » – 11 janvier 1993