NE FAITES PAS L’AUTRUCHE !

Marcel Conche ressemble à un promeneur méditatif et solitaire qui se placerait de temps à autre à un carrefour pour prendre la parole.

L’homme se déclare philosophe, ce qui n’est pas le meilleur moyen de rassembler les foules. D’autant moins que ce philosophe est le contraire de sa caricature mondaine, adepte de l’éclectisme bienveillant et abonné aux engagements rentables. Marcel Conche se déclare seulement philosophe, mais en toute rigueur. Pour lui, la tâche philosophique se situe hors de toute révélation divine et à l’écart de toute théologie. Il n’exclut pas les modes de pensée qu’inspire le monothéisme et ne récuse pas la foi religieuse, mais se tient à l’écart. Point athée, car ce serait encore se situer par rapport à un dieu, il refuse qu’on le classe parmi les matérialistes et biffe d’un trait de plume la psychanalyse, cette «auscultation complaisante » de soi. Ce familier de Montaigne et de Pyrrhon se définit comme un sceptique et s’inscrit dans le courant du naturalisme.

Autant de précisions qui devraient enfermer Marcel Conche dans un cercle d’autant plus étroit qu’il a consacré une partie de sa vie à la traduction et au commentaire de Grecs peu connus ou méconnus :Héraclite, Epicure, Anaximandre… Pourtant, tous ceux qui, suivant divers chemins, empruntent le carrefour où se tient ce philosophe étranger à toute mode ont avantage à faire une pause pour écouter ce qu’il dit. Tous : théologiens et religieux, guerriers et poètes, politiques et écologistes, hommes et femmes du popolo minuto.

Pourquoi ces derniers ?

Parce que Marcel Conche les respecte. Cela n’a rien avoir avec la condescendance du politicien en campagne ou avec la bienveillance pressée de l’intellectuel en tournée promotionnelle. Ce respect tient à un principe fondateur de la morale : quant à la raison, tout homme est l’égal de tout autre homme et a droit à la vérité, tout autant qu’à la reconnaissance de sa liberté.

Aussi le philosophe, dont la pensée concerne tous les hommes, se soumet-il soumis à l’exigence de clarté. « Penser, c’est apporter la clarté, c’est éclaircir. Tous les philosophes sont apolliniens ; ils ont la passion de la clarté. Imaginer un philosophe qui chercherait à être obscur serait imaginer un philosophe qui chercherait à tromper. Absurde ! Le philosophe, comme tel, a la passion de la vérité, et le site de la vérité est la clarté. Les philosophes sont les porteurs de torche qui font que l’on n’est pas dans la nuit ».

Affirmations aussi belles que bonnes, qui semblent contredire la référence au scepticisme. C’est que la pensée éclaire différents domaines qu’on ne saurait envisager de la même manière. Lorsqu’un philosophe, même sceptique, s’efforce de fonder la morale, il cherche à faire valoir un impératif catégorique – qui n’est pas nécessairement kantien. Suivant Montaigne (« Il faut faire le bien de l’homme ») Marcel Conche affirme que « faire le bien de l’homme, ce n’est sûrement pas faire bien l’autruche ».

Qu’on prennent garde cependant. Le moraliste n’est pas le moralisateur qui édicte les règles du comportement correct, mais celui qui rappelle aux hommes d’Etat les moyens par lesquels ils doivent assurer aux hommes la vie, la liberté, la justice et la paix : droit à la vie, qui implique le refus de l’avortement et la condamnation de toute guerre, droit à la sécurité sociale universelle, droit à la satisfaction des désirs naturels, droit à la parole et à l’égalité des chances sociales. Voilà des énoncés très rigoureux, auxquels s’ajoute l’obligation morale, pour l’homme d’Etat, d’agir en vue d’un Etat universel, « c’est-à-dire d’un Etat sans politique extérieure », afin que soient réalisés les droits de l’homme. Comme si la logique de l’Etat universel, dans son esquisse impériale, ne conduisait pas aux deux impasses de la tyrannie (pour se faire obéir des libres collectivités historiques) puis de la structure molle – faute de parvenir à exercer cette contrainte ! Comme si le propre de la diplomatie n’était pas d’éviter le recours à la guerre par le dialogue en vue d’assurer le concert des nations !

Cette manière de penser les médiations et les finalités politiques est d’autant plus étrange que Marcel Conche a le sens de la limite. Avec raison, il juge que l’action politique doit être bornée par une morale rigoureusement fondée. Ce faisant, il indique les limites de son propre scepticisme, qui inspire le regard qu’il porte sur la Nature.

Regard assurément bienveillant, mais qui n’est ni celui du savant porté aux « sciences de la nature », ni celui des écologistes. Le savant ne pense pas la Nature, mais observe autant que faire se peut des phénomènes naturels. Et l’écologisme, tel que le professe Hans Jonas, est critiquable en fait (ce n’est pas l’homme qui a tué les dinosaures, et l’homme, même s’il peut vivre de plus en plus longtemps, reste un mortel), dans ses prétentions moralisantes et dans ses impératifs politiques.

Penser la Nature requiert un tout autre effort, proprement philosophique, parce qu’elle est, en tant que telle, hors de toute emprise humaine. Le philosophe naturaliste est celui qui tient la Nature pour évidente, qui médite cette présence en compagnie des Grecs antésocratiques, qui pensent sans s’interroger sur le sujet pensant – et qui font bien car Descartes induit en confusion en s’enfermant dans la tautologie de son fameuxCogito ergo sum. Le regard grec se porte sur la nature dans le souci de la vérité, qui ne sera jamais atteinte. « Penser la Nature n’est ni la connaître ni la comprendre, mais l’appréhender plutôt comme inconnaissable et incompréhensible – parce qu’infinie ».

Telle est la sagesse tragique d’un scepticisme qui ne conduit pas à la résignation : la philosophie est un questionnement infini et, malgré les apparences, le philosophe de la Nature n’est pas un solitaire. Tenant la pensée comme « une essentielle perplexité entre deux énigmes, l’énigme de la Nature et, corrélativement, l’énigme de l’homme », Marcel Conche estime que personne n’est de trop lorsqu’il s’agit d’éclairer la nuit. Les vieux maîtres de philosophie sont toujours requis, mais aussi les militants et les militantes politiques, telle Rosa Luxembourg, prisonnière réconfortée par la présence de la nature, les « peintres penseurs » (Van Gogh par exemple) et Rimbaud qui incite à penser la Nature comme le Poème. « On ne pense pas seulement avec des concepts ; on pense avec des métaphores. On ne pense pas seulement avec des mots ; on pense avec des couleurs ». Humilité du philosophe. Ne faisons pas l’autruche lorsqu’il prend la parole.

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Marcel Conche, Présence de la nature, PUF, Perspectives critiques, 2001, 128 F. Toutes les citations sont tirées de cet ouvrage.

 

Publié dans « Royaliste » n° 778- 2001