Au moment où Ismaïl Kadaré choisit la France comme terre d’exil, l’écrivain nous offre, avec son dernier livre, une superbe métaphore.

Dans l’empire turc vieillissant – nous sommes au 19ème siècle – un Sultan eut un jour une immense ambition : recueillir et soumettre à l’interprétation la totalité des rêves de ses sujets, afin de découvrir les prophéties que Dieu lance au hasard dans le vaste monde. Pour l’accomplissement de cette tâche destinée à éviter des malheurs et à trouver des idées nouvelles, une administration fut créée, rationnelle et tentaculaire, qui porta le beau nom de Tabir Sarrail – le Palais des Rêves.

Un jeune homme, rejeton d’une illustre famille albanaise vouée au service de l’Etat, va devenir fonctionnaire dans ce palais labyrinthique où règne, malgré les poêles, le froid glacial venu des dossiers. Passant du service de la Sélection des rêves à celui de l’Interprétation, Mark-Alem va peu à peu découvrir les secrets de ce Palais du secret qui doit, chaque vendredi, fournir au Souverain le Maître-Rêve qui peut entraîner de terribles décisions.

Secret des interminables interrogatoires de certains rêveurs, histoires angoissantes que racontent certains porteurs de rêves chargés de convoyer les dossiers vers le Palais, secret des rêves eux-mêmes dont il faut donner l’analyse correcte…

Grâce au Palais des Rêves, le Souverain semble réaliser le fantasme d’une société parfaitement transparente, d’un contrôle absolu des sujets – tenus de raconter leurs rêves – et des peuples dont on surveille les périodes d’insomnies. Mais, comme tout système totalitaire, celui-ci est à la fois fragile et pervers. Ne dit-on pas qu’on fabrique certains Maîtres-Rêves ? Et Mark-Alem s’apercevra, au cours de la tragique histoire dont lui-même et sa famille seront à la fois victimes et bénéficiaires, que le Palais lui-même, malgré sa clôture, est traversé de luttes très concrètes entre les clans et les intérêts qui se partagent et se disputent l’Etat. Le Palais des Rêves ne serait-il qu’une puissance illusoire ? Peut-être, encore qu’il y ait avantage à s’en assurer le contrôle au risque d’être, un jour ou l’autre, impitoyablement évincé.

Illusion de la puissance étatique, mais puissance du rêve qui parvient à préserver son secret, sa subversive liberté. Le rêve porte la mémoire historique d’un peuple – celle de l’Albanie écrasée par un Empire qui vit dans la crainte de ses rhapsodies. Le rêve est une promesse symbolique de libération, plus forte que toutes les mesures répressives. Le rêve annonce le réveil des opprimés ; c’est pourquoi le Pouvoir tente de le connaître et brise les rêveurs autant que ceux qui ont été rêvés. Mais s’il peut détruire les hommes et les instruments de musique, le Pouvoir ne peut rien contre les légendes, les chants et les fidélités maintenues au fil des temps et malgré les sacrifices. Un jour, le rêve détruira le Palais qui le tient prisonnier. A Tirana comme ailleurs.

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(1) Ismaïl Kadaré, Le Palais des rêves, Fayard, 1990.

Article publié dans le numéro 546 de « Royaliste » – 19 novembre 1990