Le combat vient de commencer. A notre gauche, une bande de brigands qui s’est emparé de l’Etat par surprise. Elle veut voler et détruire, et pour se convaincre de son bon droit, lit Marx tous les soirs. A notre droite, de bons patrons, d’excellents banquiers. Compétents, efficaces, cultivés (l’un d’eux adore Baudelaire), ils ont consacré leur vie au service de la France, de la libre concurrence et du marché, ce qui est au fond la même chose. D’un côté, le Bien. De l’autre, le Mal.

Est-ce si simple ? Evidemment non. Mais la question des nationalisations tend à prendre les allures d’une guerre de religion, dans laquelle les véritables raisons des uns et des autres deviennent obscures : si l’idéologie n’est pas absente du projet socialiste, il n’est pas acceptable que la bourgeoisie financière et industrielle continue d’entretenir la confusion entre ses intérêts particuliers et ceux de la nation – donc des citoyens qui y vivent.

LOGIQUE DU CAPITALISME

Rappelons d’abord quelques faits. Depuis longtemps, notre système capitaliste n’est plus celui d’un conglomérat de petites et moyennes entreprises fabriquant un type de produit déterminé. Certes, ces P.M.E. continuent d’exister. Elles représentaient même, en 1975, 91% du nombre total des entreprises. Mais elles n’assuraient plus que 20% du chiffre d’affaires et n’employaient plus que 14% du nombre total des employés. Ce qui commande aujourd’hui, ce sont les groupes industriels (Saint Gobain, B.S.N., Matra) et les groupes financiers (Suez, Paribas). Ce sont eux (1) qui concentrent l’essentiel de la puissance économique, qui contrôlent les activités déterminantes pour l’avenir du pays – par exemple l’armement, les composants électroniques, la chimie.

Longtemps, on a cru que la constitution et le développement de ces grands groupes privés était indispensable à la croissance de l’économie nationale : le gigantisme tendait à devenir synonyme d’efficacité, de rationalité, de compétitivité. Or, les adeptes de cette doctrine n’ont pas vu que ces groupes ne recherchent pas le développement économique en tant que tel, mais la rentabilité des capitaux qu’ils investissent. La différence d’optique est énorme, et lourde de conséquences. Les capitalistes modernes ont compris que l’argent se gagnait plus vite et plus facilement par sa circulation incessante d’une activité à une autre, d’un pays à l’autre. Pour eux, peu importe l’intérêt intrinsèque du produit fabriqué, et le lieu de sa fabrication. Par exemple, M. Taittinger (Champagnes) achète des hôtels; M. Lagardère (armes) devient propriétaire de fabriques de montres (Jaz, Yema) et d’une immense maison d’édition (Hachette). Cela signifie que ni M. Taittinger, ni M. Lagardère ne s’intéressent à ce qu’ils produisent, qu’ils n’ont aucune compétence en matière économique et technique : ils ne s’intéressent qu’à la rentabilité de leur capital.

Ainsi, la logique du capitalisme moderne n’est pas économique, mais financière, son objectif n’est pas le développement d’une activité, mais la puissance pour la puissance. Ce qui entraîne trois graves conséquences :

1/ Le mondialisme : si c’est l’argent qui importe, et non telle industrie, il s’investira là où il est le plus rentable, c’est à dire dans n’importe quel secteur -profitable ou non à la nation- et dans n’importe quel pays. Par leur logique propre, les groupes sont conduits à la multinationalisation.

2/ La destruction de la liberté d’entreprendre : pour acquérir une taille toujours plus grande, pour satisfaire leur volonté de puissance, les groupes ne cessent d’absorber des entreprises petites ou moyennes. Telle fut, telle est toujours la politique du groupe Hachette, la « pieuvre verte » qui tue l’édition libre.

3/ Le chômage : les groupes ne cessent de se « restructurer », (parfois pour des raisons qui n’ont rien à voir avec la gestion économique), cela se traduit par des fermetures d’usines, par la liquidation de secteurs entiers. Ou bien, pour atteindre leurs objectifs de rentabilité, ces groupes installeront des filiales dans les pays où la main d’œuvre est bon marché. C’est ainsi que des emplois sont sacrifiés, ou ne sont plus offerts dans notre pays.

Conclusion : les groupes industriels et financiers représentent des puissances dangereuses pour l’indépendance de l’Etat (elles pèsent sur ses décisions, entravent sa liberté d’action intérieure et extérieure), pour l’économie nationale (puisqu’ils sont générateurs de chômage) et pour la liberté des citoyens (lorsque la volonté de puissance s’exerce, comme dans le cas de Matra, sur la « production » intellectuelle). Une analyse plus poussée (2) montrerait enfin que ces groupes sont inefficaces (mais cette inefficacité est camouflée par des astuces comptables et par un régime fiscal très favorable), gaspilleurs (c’est l’immense problème des frais généraux) et parfois malthusiens.

PRINCIPES

Autant de raisons qui conduisent à souhaiter la destruction de ces féodalités, à imposer à ces activités un pouvoir qui ne soit plus celui de l’argent. D’où la nécessité de leur nationalisation, qui n’est rien d’autre que le retour à la nation des activités qui lui échappent et qui risquent de porter atteinte à l’intérêt général. Cette nationalisation ne doit pas être confondue avec l’étatisation, puisque les entreprises nationales peuvent, sous le contrôle de l’Etat, acquérir une autonomie de gestion et une liberté d’action leur permettant d’échapper à la dictature bureaucratique dont la droite les menace. La politique de nationalisation n’a donc rien à voir avec l’idéologie. Elle traduit simplement une double volonté :

— en finir avec les féodalités financières et industrielles,

— mettre des activités essentielles au service de la nation et des citoyens.

LE PLAN GOUVERNEMENTAL

Il est regrettable que le gouvernement n’énonce pas plus clairement ces principes : on ne sait plus très bien s’il s’agit, pour les socialistes, de tenir d’anciennes promesses (attitude « morale » qui ne tient pas compte d’une réalité changeante), d’appliquer la doctrine socialiste, ou bien d’intégrer un ensemble d’activités dans un projet industriel national. Le flou des principes explique que la pçfrtique suivie nous paraisse tantôt positive, tantôt illogique.

Est positive la nationalisation des compagnies financières (Suez et Paribas) et des banques (au-dessus d’un milliard de dépôts) qui ne pourront plus faire fructifier leur capital dans leur seul intérêt ou pour des opérations contraires à l’intérêt national. De même il faut se féliciter de la nationalisation de la C.G.E., de Saint-Gobain, de P.U.K., de Rhône-Poulenc et de la sidérurgie (bel exemple, soit dit en passant, de l’inefficacité gestionnaire du capitalisme).

Est illogique en revanche la politique suivie à l’égard de Thomson-CSF et de Matra :

— le groupe Thomson comprend deux branches : Thomson-Brandt qui fabrique des téléviseurs et des « produits blancs » (réfrigérateurs, etc.) et C.S.F. qui produit de l’armement, du matériel téléphonique et des composants électroniques. Or, c’est seulement la maison-mère (Thomson-Brandt) qui est nationalisée alors que sa filiale C.S.F. demeure dans le secteur privé. Cette décision n’est pas logique : elle montre que les socialistes font passer les promesses contenues dans leur programme avant les exigences de la politique industrielle. Il est en effet inutile que l’Etat prenne le contrôle de la fabrication de téléviseurs alors qu’il laisse échapper des activités aussi vitales que celles de l’armement et des composants électroniques. Il est donc souhaitable que le’ gouvernement répare cette erreur et nationalise la C.S.F.

— quant à Matra, le gouvernement a décidé qu’il prendrait 51% de la maison mère. Ainsi Matra n’est pas nationalisé, l’Etat devenant seulement actionnaire majoritaire. Or Matra est l’exemple type d’un groupe qui intervient dans divers domaines (automobile, horlogerie, presse, édition…) grâce aux profits qu’il réalise dans la fabrication d’armements. Par là-même, il fausse les règles de la libre concurrence : c’est en effet parce qu’il vend très cher des armes à l’Etat et à l’étranger (grâce à la diplomatie française) qu’il peut dégager des profits qui lui permettent de concurrencer des firmes (d’automobile, d’horlogerie) qui ne bénéficient pas d’une situation aussi avantageuse. L’intérêt général exigerait donc une nationalisation totale de Matra : l’Etat aurait alors pu conserver le secteur de l’armement et remettre au secteur privé le soin de fabriquer des «Bagherra», des pendules et des livres. Par-là, il aurait démontré que la nationalisation, mieux que les groupes privés, permettait le fonctionnement normal du marché et assurait le respect des lois de la concurrence.

COMBATS D’ARRIERE-GARDE

Telles sont les critiques que les royalistes adressent au plan gouvernemental, trop incertain dans le choix des activités qu’il convient de nationaliser. Cela ne signifie évidemment pas qu’ils se joindront aux combats d’arrière-garde menés par les défenseurs du capitalisme sauvage. L’opposition des milieux de droite est en effet dérisoire sur le plan juridique (on a même vu un député apparenté R.P.R. invoquer … le Traité de Rome) et tout à fait contestable sur le fond.

Ainsi Philippe Tesson (qui a très bien résumé les arguments de la droite dans un éditorial du « Quotidien de Paris ») affecte de considérer le plan gouvernemental comme l’application inutile et ruineuse d’un dogme désuet. Pour lui, les nationalisations « ne servent à rien », « concernent des entreprises qui marchent très bien », « vont provoquer des problèmes dans nos relations avec les pays amis », sans amener « ni accroissement de la production, ni une hausse de nos exportations, ni une diminution du chômage ». Comme s’il ne servait à rien de détruire des féodalités. Comme s’il fallait nationaliser seulement les canards boiteux (personne, il est vrai, ne se plaint de la nationalisation de la sidérurgie), comme si les groupes n’étaient pas, au moins partiellement, responsables du chômage et de modifications désastreuses des courants d’échanges internationaux.

Ainsi Pierre Moussa (P.D.G. de Paribas) fait mine de défendre l’intérêt national en avançant que l’étranger ne fait confiance qu’aux groupes privés qui se sont judicieusement installés hors de nos frontières. L’influence de la France s’en trouverait diminuée qt notre pays perdrait bien des avantages acquis. Or l’argumentation de Pierre Moussa se détruit d’elle-même :

1/ Il reconnaît que les groupes « français » sont devenus des multinationales dont le siège est installé en France. Car il ne faut pas confondre l’intérêt financier de groupes à majorité française et l’intérêt français en tant que tel.

2/ Si Moussa et Tesson brandissent la menace d’un mécontentement-des pays étrangers, cela signifie que le fameux « intérêt français » est en réalité soumis à celui de sociétés ou de pays étrangers, donc que les sociétés françaises implantées à l’étranger ne sont plus libres. Raison de plus pour nationaliser, afin de rendre à ces sociétés leur indépendance. Quant à la menace d’une action contentieuse engagée par les actionnaires étrangers, elle ne devrait pas avoir de raison d’être si l’indemnisation est équitable. Si elle l’est, une telle action serait un acte d’hostilité politique.

3/ L’influence des sociétés françaises à l’étranger est un mensonge. Il y a simple présence, mais pas de position dominante qui permettrait à la France d’exercer une influence politique comme le font les Etats-Unis à travers leurs multinationales.

4/ Enfin, les investissements à l’étranger ne sont pas, eux non plus, un dogme. Une chose est de vendre des produits à l’étranger. Autre chose est de s’y installer, ce qui est souvent un moyen de mener une politique contraire à l’intérêt national et de pratiquer une fructueuse évasion fiscale.

Ainsi il n’est pas vrai de dire que les « nationalisations ne servent à rien ». Elles sont au contraire le moyen :

— d’une politique d’indépendance nationale (une entreprise nationale ne peut passer sous contrôle étranger),

— d’une politique régionale (l’Etat peut contraindre les firmes qu’il contrôle à s’installer en province),

— d’une politique industrielle, si tant est que le pouvoir soit en mesure de définir- un projet, cohérent… que nous attendons toujours. — d’une nouvelle politique sociale.

Mais à une condition : ce sont les activités essentielles qui doivent être nationalisées. En conséquence, l’Etat ne doit pas hésiter à remettre dans le privé ce qui est inutile, des réfrigérateurs aux automobiles. Par exemple, pourquoi ne dénationaliserait-on pas Renault ?

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(1) Pour une analyse détaillée des groupes, voir : François Morin : « La Structure financière du capitalisme français » (Calmann-Lévy, et « Les Banques et les groupes industriels à l’heure des nationalisations » (Calmann-Lévy) ainsi que Bertrand Bellon : « Le Pouvoir financier et l’industrie en France » (Seuil).

(2) Sur tous ces points, qu’il serait trop long de développer ici, voir Bertrand Renouvin : « La Révolution tranquille ».

 

Article publié dans le numéro 343 de « Royaliste » – 24 septembre 1981