Pour comprendre la symbolique politique, et plus particulièrement la fonction royale, il est bon d’interroger les philosophes mais tout aussi nécessaire de regarder les peuples qui vivent en monarchie. Grâce à la télévision, qui produit aussi des effets de vérité, l’occasion nous en a été donnée lors des funérailles du roi Hussein de Jordanie.

A Amman, plus que le cortège des grands de ce monde, ce sont les larmes qui nous ont touchés. Un présentateur de gauche dont j’ai oublié le nom a cru y voir de l’hystérie, sans avoir conscience du préjugé raciste sur les « foules arabes » qu’il diffusait à tous vents. Sans doute voulait-il refouler, par le recours à une psychanalyse sommaire, la question qui trouble les consciences social-démocrates : pourquoi les peuples pleurent-ils les rois ?

Car les préjugés assénés par le commentateur bien-pensant ne nous ont pas empêchés de nous souvenir des larmes du peuple belge lorsque le roi Baudouin disparut. Entre une population musulmane vivant dans un pays impossible au milieu de l’Orient compliqué et ce peuple chrétien campé au cœur de l’Europe, il y aurait donc des sentiments communs ? Assurément, oui. Comme les mêmes réactions s’observent sur d’autres continents et dans toutes les civilisations, nous pouvons raisonnablement supposer qu’il y a de l’universel dans chacune des royautés.

Voilà qui sonne étrangement aux oreilles des réalistes. Mais justement : il n’y a rien de plus réel que les larmes, rien de plus manifeste que cette douleur qui saisit les peuples lorsque de tout petits rois, comme Hussein et Baudouin, viennent à mourir. A l’heure des funérailles, rien n’est plus étrange que d’entendre les puissants de ce monde célébrer la grandeur de ces souverains réputés minuscules quand ils vivaient. Il serait plus simple et plus juste de dire que ces rois ont été aimés.

Relation d’amour ? Le mot paraît si gênant qu’on s’empresse de dresser la liste des rois massacreurs, jouisseurs, cyniques, indifférents. Nous n’oublions pas ces rois détestés qui d’ordinaire finissent mal ou creusent la tombe d’un successeur qui sera supplicié. Mais nous avons aujourd’hui trop d’exemples de monarchies démocratiques ou évoluant vers la démocratie pour nous laisser impressionner par l’exemple des tyrans, rois de nom, mais si infidèles à leur fonction que les théologiens permettent qu’on les assassine.

Si les rois et les reines sont aimés, c’est qu’ils aiment le peuple qui leur fait confiance. Cette relation ne tient pas aux qualités particulières des souverains, ni à leur puissance, mais au fait que, tout au long de leur règne, ils mettent leur propre existence en jeu – le roi Hussein tout particulièrement – pour le bien de leur peuple. L’image de bonheur que les rois et les reines donnent aux peuples est d’autant plus belle et précieuse que la mort peut les frapper à chaque instant. C’est ce sacrifice accepté qui est la preuve de l’amour qui est porté au peuple. C’est cette fragilité de l’existence des personnes royales qui renforce le lien entre le pouvoir et le peuple, et qui permet de maintenir l’unité ou du moins la coexistence paisible de ses diverses fractions.

Tel est l’effet tangible de la fonction symbolique. On dit qu’elle n’est rien (« rois potiches » qui « règnent sans gouverner ») parce que nos esprits modernes demandent, naïvement, des démonstrations de force : réunions de masse, promesses magnifiques, artifices en tous genres. La magie est du côté de la modernité, mais ses séductions ne nous protègent pas de la violence.

Réputées archaïques, les royautés assurent la transmission immédiate et paisible de la charge politique suprême (après Hussein, voici Abdallah), préservent l’identité collective tout en maintenant l’ouverture sur le monde (la mère du nouveau roi est née anglaise), rapprochent les fractions du peuple (Abdallah a épousé une Palestinienne), permettent à la nation de persévérer dans son être par l’alternance des vieux rois qui ont acquis la sagesse et des princes héritiers au regard neuf.

Les royautés émeuvent les peuples, parfois jusqu’aux larmes, parce qu’elles représentent à leurs yeux et pour eux la vie même.

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Editorial du numéro 723 de « Royaliste » – 1999