Grâce à Françoise Gaspard, nous avons analysé la réalité de l’immigration et démonté les idées reçues qui alimentent l’actuelle campagne xénophobe («Royaliste» 404). Puis en compagnie de Nicolas Druz, nous nous sommes penchés sur une communauté particulière – celle des Chinois de France – qui est en train de s’insérer dans la collectivité nationale (N°405). Poursuivant cette enquête, il nous faut maintenant étudier les mentalités et les idéologies, récentes ou anciennes, qui suscitent ou inspirent l’antisémitisme et le racisme renaissants. Car il ne s’agit pas «seulement» de xénophobie

Nous le savons bien : ce sont moins les étrangers en tant que tels qui sont visés aujourd’hui, que les hommes et les femmes venus de certains pays ou de certaines régions. Moins les Noirs que les Arabes, moins les Chinois que les Turcs (souvent pris pour des Arabes parce qu’ils sont musulmans). Question de peau, question de race, c’est ce que l’on recommence à croire et à dire. Et nous voyons remonter, parallèlement, des sentiments antisémites que l’on croyait sinon disparus, du moins enfouis à jamais. Les thèmes du début du siècle réapparaissent dans certains discours, et même dans les interventions de certains auditeurs de la radio. Judiciaires ou morales, les condamnations ne suffisent pas. Pour combattre la renaissance du racisme et de l’antisémitisme, il faut commencer par s’interroger sur leurs causes, qui ne tiennent pas à une conjoncture économique, ni à un pays déterminé. D’où la nécessité de regarder la face sombre ou franchement noire de l’Occident.

« L’INVENTION » DU RACISME

L’histoire de l’Occident en effet puisque, selon une thèse récente, c’est l’Occident tout entier, dès son origine, qui serait coupable d’intolérance, en raison de l’angoisse métaphysique qu’il éprouverait en pressentant qu’il n’est rien. D’où l’incessante critique qu’il adresserait à lui-même, et le besoin permanent qu’il aurait de détruire l’Autre : « il ne supporte pas que l’Autre soit en face de lui, parce qu’il sait que lui-même n’est rien. Qu’il a perdu toute particularité. Qu’il n’est pas une culture puisqu’il a choisi d’être universel. » (1)

Sans entrer dans le débat autour de cette vision tragique, et certainement excessive, d’une pensée occidentale qui n’a négligé ni le particulier, ni les médiations, il importe de souligner que la thèse d’un racisme antique ou plus tard chrétien n’a guère de fondements. Les esclaves, les métèques et plus tard les Juifs ne constituent pas des catégories biologiques de sous-hommes et leur statut dans la hiérarchie sociale, ou leur originalité par rapport aux concepts polythéistes et plus tard chrétiens, ne les retranchent pas du genre humain.

LE PREMIER ANTISEMITISME

Il y a pourtant, à partir de l’ère chrétienne, le fait incontournable de l’antisémitisme (2) conçu et pratiqué par les dignitaires de l’Eglise, par les princes et par les peuples, dans tous les pays de l’Europe chrétienne, du 9ème siècle à nos jours. Après la polémique religieuse, vient le temps des massacres et des expulsions : premiers massacres autour de l’an mil parce que les Juifs sont accusés d’avoir fait détruire le Saint-Sépulcre ; puis massacres perpétrés au moment de la première Croisade à Spire, à Worms, à Mayence, à Cologne, à Prague et dans d’autres villes pendant le printemps et l’été 1096. Désormais chaque prédication de Croisade entraînera les mêmes excès, tandis que la propagande antisémite se développe à travers toute l’Europe. Les mesures discriminatoires suivront en 1215, le IVème Concile de Latran décide que les Juifs « se distingueront des autres peuples par leurs vêtements » (mais pas eux seulement : Sarazins, hérétiques, lépreux et prostituées devront aussi être « distingués »). Appliquant les décisions de l’Eglise, les rois de France imposeront aux Juifs le port de la rouelle. La rouelle aussi en Italie et en Espagne, et des chapeaux de couleur en Allemagne et en Pologne. Puis viendra le temps des expulsions de France et d’Espagne.

Quelles sont les causes de cet antisémitisme médiéval ? La lecture des textes et l’étude des décisions politiques montrent qu’elles sont essentiellement religieuses. Ainsi la diatribe d’Innocent III qui résume le jugement de l’Eglise catholique : « Dieu a fait de Caïn un errant et un fugitif sur terre, mais il a mis sa marque sur lui, faisant trembler sa tête, afin qu’il ne soit pas tué. De même les Juifs contre lesquels crie le sang du Christ, bien qu’ils ne doivent pas être tués, afin que le peuple chrétien n’oublie pas la Loi de Dieu, doivent rester des errants sur la terre, jusqu’à ce que leurs cœurs se remplissent de honte, et qu’ils cherchent le nom de Jésus-Christ Notre Seigneur ». Ainsi, l’édit d’expulsion décrété par les « rois catholiques » Ferdinand et Isabelle en 1492 au terme de la « Reconquista » : « … nous avons été informés par les inquisiteurs, et par d’autres personnes, que le commerce des Juifs avec les Chrétiens entraîne les maux les pires (…). En conséquence notre sainte foi catholique se trouve avilie et abaissée. Nous sommes donc arrivés à la conclusion que le seul moyen efficace pour mettre fin à ces maux consiste dans la rupture de toute relation entre Juifs et Chrétiens, et ceci ne peut être atteint que par leur expulsion de notre royaume ».

Aucune connotation raciste dans ces textes qui dénoncent un « peuple déicide » et une religion concurrente. Les Juifs n’y sont pas regardés comme des sous-hommes, mais comme les membres d’un peuple maudit par Dieu, qui peut être sauvé lorsqu’il aura reconnu la divinité du Christ. Cette conception inspire les Mystères qui décrivent la Passion du Christ provoquée par les Juifs, et influe très profondément sur les sentiments de la population chrétien ne, qui ne voit dans les Juifs que les tourmenteurs et les meurtriers du Christ. Ils n’en deviennent que plus facilement des boucs émissaires lorsque surviennent les grandes catastrophes – ainsi la peste noire, qui provoqua de nombreux massacres (3).

Passées les époques de grande foi et le temps des grandes peurs, l’antisémitisme continua de marquer la pensée et les attitudes occidentales. Ni la Réforme, ni le siècle des Lumières (4) ne le feront disparaître et la plupart des traditions intellectuelles et politiques continueront de manifester de la méfiance, du mépris ou de la haine à l’égard des Juifs. Luther, mais aussi Voltaire, Kant, Hegel et Marx, les socialistes comme le droite traditionaliste – et notamment les chrétiens de « La Croix » au début de notre siècle (5). Permanence d’une très sombre tradition, certes, mais le racisme sera autre chose.

Ce racisme que l’on ne trouve pas dans le premier antisémitisme, peut-on le repérer dans le regard que l’Occident porte sur les autres catégories de réprouvés qui sont victimes, comme les Juifs, de discriminations et d’exclusions ?

LES RÉPROUVÉS

Il est vrai que l’Antiquité a réservé un statut inférieur aux « métèques » et aux esclaves, et l’Europe chrétienne aux « cagots » (6) et aux « sauvages » après la découverte de l’Amérique. Mais cette situation d’infériorité choquante ne découle pas d’une conception biologique qui prétendrait établir, une fois pour toutes, une ou plusieurs races et sous-races. Dans l’Athènes classique, les « métèques » (ceux qui habitent avec) ont moins de droits que les citoyens mais n’en sont pas totalement dépourvus : ils peuvent servir dans l’armée, acquérir des biens mobiliers et participer aux fêtes religieuses. « Notre cité, dit Périclès, est accessible à tous les hommes, aucune loi n’en écarte les étrangers ni ne les prive de l’enseignement et des spectacles qui se donnent chez nous. » Quant aux esclaves, Aristote dit clairement qu’ils le deviennent pas la loi, en raison de la guerre et des nécessités économiques, sans que la nature y soit pour quelque chose. Et Platon le sait bien, qui est vendu comme esclave pour avoir déplu à Denys de Syracuse. Les esclaves qui ne jouissent d’aucun droit, font cependant partie de la famille et sont ensevelis avec elle. Enfin, ils peuvent être émancipés, ce qui montre bien que leur condition inférieure est due à un statut juridique et non à la nature.

Fortement antisémite, l’Europe chrétienne ne serait-elle pas déjà raciste dans son attitude à l’égard des sauvages et des cagots ? Les récits de Christophe Colomb montrent au contraire qu’il considère les sauvages comme pleinement hommes, leur infériorité découlant d’une ignorance de la culture européenne. Quant aux cagots, qui sont considérés comme des descendants de lépreux portant encore, sans le savoir ni le manifester, une maladie héréditaire, ils sont effectivement exclus de la communauté sans pour autant constituer une race à part. Hommes « malades », craints et méprisés, ils ont un statut à part, qui ne les retranche cependant pas de la chrétienté, et qu’ils perdront par affranchissement.

L’Europe chrétienne n’est pas raciste. Elle connaît des différences religieuses et culturelles, impose en fonction de celles-ci des discriminations, exclut parfois certains groupes de ses communautés, mais pas du genre humain. Pourtant, cette Europe n’est pas totalement exempte du fantasme raciste qui s’affirmera plus tard. Dans un pays, et dans un seul, une attitude typiquement raciste s’affirme à rencontre des conceptions théologiques et culturelles dominantes. Comme le montre Léon Poliakov (7), c’est en Espagne que l’on saisit « avec une netteté particulière le passage de la haine confessionnelle à la haine raciale. C’est en vain que les souverains pontifes du temps et les prélats espagnols sensés mettaient en garde contre les atteintes à l’universalisme chrétien ; c’est en vain que le pape Nicolas V, dans sa bulle Humani generis inimicus, et l’évêque Alonso de Cartagena, dans sa Défense de l’unité chrétienne, rappelaient que la rédemption est également ouverte à toutes les âmes humaines. Que peuvent les théologiens contre les passions ? »

LA « PURETÉ DU SANG »

Pendant plusieurs siècles, l’Espagne va être en effet obsédée par le concept bien peu chrétien de la « pureté du sang » (limpieza de sangre) qui entend marquer une différence, effectivement raciale, entre les Vieux Chrétiens (les « vrais ») et les Nouveaux Chrétiens, descendant de Juifs convertis au catholicisme. Etablie à Tolède en 1449, cette nouvelle forme de ségrégation prend force de loi au milieu du 16ème siècle, avec Charles Quint. Désormais, il faudra établir, par le moyen d’enquêtes généalogiques, sa « non-appartenance à la race juive » pour être admis dans certains emplois et dans les ordres religieux (seul Ignace de Loyola refusera cette loi). La preuve était d’autant plus difficile à établir que rien ne permettait de distinguer un homme de « sang pur » d’un «conversos». D’où un climat social épouvantable : calomnies, dénonciations, procès et vaines recherches généalogiques plongeront les Espagnols dans une angoisse permanente. Cette obsession de la « pureté du sang » fut la cause principale du déclin de l’Espagne, puisque les Vieux Chrétiens refusèrent de se livrer à des activités commerciales ou artisanales qui pouvaient jeter la suspicion sur leurs origines. Si particulier à l’Espagne, le fantasme de la limpieza de sangre fait apparaître la cause profonde du racisme moderne : ce n’est pas la peur de l’Autre qui engendre les discriminations et les persécutions, mais au contraire la peur du même. C’est parce que rien ne distingue un cagot des autres membres de la communauté qu’il faut inventer des preuves « médicales » de sa singularité. C’est parce que rien ne distingue un Vieux Chrétien d’un Nouveau qu’il faut chercher à établir une fantasmatique différence de sang.

Avec l’Espagne, nous sortons de l’antisémitisme religieux et de la mécanique du bouc émissaire. L’exclusion et la persécution se fondent sur d’autres critères, contre lesquels il n’y a plus de recours dès lors qu’ils sont acceptés. Il n’y a pas de salut possible pour les bannis, puisqu’ils le sont par nature. En ce sens, l’Espagne, si archaïque apparemment, est moderne dans la mesure où elle subit déjà l’épreuve de l’indifférenciation. Cette longue histoire, jalonnée d’exclusions, de persécutions et de massacres insoutenables, semble se clore avec le siècle des Lumières. Ne se situe-t-elle pas tout entière dans cette « nuit du Moyen Age » que l’Espagne a plus longtemps que les autres prolongée ? De fait, le 18ème siècle permet l’émancipation des Juifs et proclame l’égalité entre les hommes. L’antisémitisme religieux survivra encore un bon siècle avant de disparaître. Aux Etats-Unis, l’esclavage sera aboli. Triomphe du progrès, de la raison, de la liberté… Pourtant la théorie raciste naît en même temps que la modernité et se développe avec elle avant d’engendrer la pratique exterminatrice que l’on sait. C’est ce paradoxe qu’il nous faudra tenter d’éclairer. (à suivre)

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(1) Christian Delacampagne, L’invention du racisme, Fayard.

(2) Léon Poliakov, Histoire de l’antisémitisme, nouvelle édition en deux tomes, Poche-Pluriel. Bernard Lazare, L’antisémitisme, son histoire et ses causes, Editions de la différence.

(3) Cf René Girard, Le Bouc émissaire, (Grasset).

(4) Pierre Pluchon, Nègres et Juifs au XVIIle siècle, ou le racisme au siècle des Lumières, Tallandier.

(5) Cf. Pierre Sorlin, «La Croix» et les Juifs, Grasset.

(6) Cagot, terme béarnais pour désigner les « lépreux blancs », catégorie de gens rejetés comme des lépreux pour des raisons mythiques, de la fin du Moyen Age jusqu’au XVIIle siècle.

(7) Léon Poliakov, op. cit.

Article publié dans le numéro 406 de « Royaliste » – 6 juin 1984