Comme de bien entendu, les socialistes ont été, et demeurent, les artisans de leur propre malheur.

Des trois grandes composantes de la gauche française, qui naguère signèrent le Programme commun, que reste-il aujourd’hui ?

Etouffés par les socialistes, repliés sur la défense sectaire de principes vieillis, les Radicaux de gauche agonisent dans une indifférence générale qu’ils cherchent à briser en se jetant dans les bras de Bernard Tapie. C’est dire qu’ils tentent un pari insensé : ou bien le célèbre affairiste et ceux qui le soutiennent réussissent à monter une machine électorale et le vieux radicalisme sera laminé, ou bien l’homme providentiel échoue et le M.R.G. achèvera de mourir.

Les communistes, quant à eux, ont choisi de faire bande à part. Faute de pouvoir se réformer, en raison du refus obstiné de Georges Marchais, ils se sont repliés sur eux-mêmes et ont subi stoïquement le tremblement de terre qui a détruit l’Union soviétique. Maintenant que la crise économique et sociale redouble d’intensité, ils espèrent récupérer les mécontents et les révoltés en tenant leur langage habituel – défense des acquis sociaux, dénonciation des injustices – qui n’est d’ailleurs pas dépourvu de véracité. Mais les communistes ne constitueront, longtemps encore, qu’une force d’appoint dans les batailles électorales.

L’irrésistible déclin du radicalisme et la mise à l’écart du Parti communiste figurent parmi les causes majeures de l’échec des socialistes en mars dernier. Ayant perdu ses principaux alliés au cours de la précédente décennie, sachant qu’il ne pouvait pas devenir majoritaires dans le pays, le Parti socialiste n’a jamais vraiment voulu que la majorité présidentielle s’organise et déborde la gauche ; les tentatives qui ont été faites tardivement (après 1988) se sont réduites à des jeux d’états-majors agrémentés de quelques débauchages parlementaires. Du coup, les électeurs de François Mitterrand qui n’étaient pas socialistes, ou qui n’appartenaient pas à la gauche, ont été tenus à l’écart ou froidement refoulés. Il n’est pas étonnant que leurs suffrages aient manqué en mars dernier…

Les socialistes ont perdu parce qu’ils n’ont jamais abandonné leurs réflexes hégémoniques, et parce qu’ils n’ont pas voulu voir que la victoire de leur parti, en 1981 et en 1988, était d’abord et avant tout celle de François Mitterrand. Et ils ont compris trop tard que leur longue présence aux affaires était due aux institutions de la Ve République, qu’ils n’ont jamais complètement acceptées. D’où des attitudes complexes et souvent contradictoires, qui ont fini par lasser :

– D’un côté, l’arrogance des militants à l’ancienne mode qui croient détenir toute la vérité ; de l’autre l’humilité de gestionnaires qui sacrifient l’essentiel de leur projet (la justice sociale) sur l’autel du pré tendu « réalisme ».

– D’un côté la campagne pour la réduction de la durée du mandat présidentiel (donc contre l’autorité et la continuité de l’État), de l’autre les manifestations de mitterrandolâtrie qui venaient de « républicains » dénonçant naguère ce qu’ils appelaient la « dérive monarchique » des institutions.

– D’un côté la nostalgie de la « culture d’opposition », de l’autre la jouissance béate des privilèges grands ou petits attachés à l’exercice du pouvoir.

– D’un côté le discours de rassemblement autour du Parti socialiste, de l’autre la volonté d’écarter tous ceux qui n’avalent pas la rose au poing et, surtout, le spectacle de la division instituée et de la guerre des chefs…

Comment oublier, enfin, qu’il y eut, chez ceux qui se posaient en moralistes, trop d’affaires d’argent et, à la veille de la défaite, trop de mouvements de fuite devant les responsabilités.

Contestables ou détestables, ces attitudes ont été aggravées par des stratégies conscientes : celle de Michel Rocard qui fut, à Matignon, un candidat à la présidence de la République et non le Premier ministre audacieusement novateur que l’on attendait ; celles des chefs du Parti socialiste qui s’employèrent à faire échouer Edith Cresson ; celle des manœuvriers de bas étage qui crurent qu’une défaite de la gauche en 1993 permettrait, par rebond, la victoire de Michel Rocard en 1995. Il y eut, dans ce parti, tant de calculs, tant d’erreurs, tant de haines, que les militants cessèrent de croire aux chances du « Parti d’Epinay ». Les électeurs, quant à eux, ne pouvaient voter pour ceux qui annonçaient leur défaite, et s’y préparaient sans songer aux promesses non tenues, aux espérances déçues, aux enthousiasmes sacrifiés.

Dernier point, non le moindre : après 1981 et pendant dix années, le Parti socialiste cessa de penser, et se coupa des milieux de la réflexion. Quand il s’aperçut des dégâts que provoquait son aveuglement gestionnaire, c’était trop tard : ni les militants, ni l’opinion ne prirent sérieusement en compte le projet socialiste pour l’an 2000 qui fut débattu l’espace d’un congrès et qui fut immédiatement oublié. Gestion frileuse de la crise, complaisance fascinée pour l’argent, divisions internes, mépris des partenaires, sclérose intellectuelle : la gauche s’est détruite elle-même avant de subir une écrasante défaite. Elle mettra du temps à s’en relever.

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Article publié dans le numéro 604 de « Royaliste » – 5 juillet 1993