L’épisode est ancien mais je le retiens cependant parce qu’il porte sur des questions de principe et nous touche de près.

Ce jour-là, 29 avril, la presse quotidienne nationale avait été empêchée de paraître en raison de la grève du Livre – à l’exception du « Quotidien de Paris » qui risque une nouvelle fois de mourir. Le paradoxe était assez piquant pour que Christine Ockrent invite dans son émission de « Soir 3 » le directeur du « Quotidien », Philippe Tesson, et un important personnage dont j’ai oublié le nom, président de Publicis, qui représentait les annonceurs.

Avec le panache qu’on lui connaît, Philippe Tesson expliqua en substance qu’il faisait le journal qu’il avait envie de faire, pour exprimer ses idées. L’homme de Publicis parla au nom du Marché et nous fit part de la réponse de cette entité : une entreprise aussi personnelle et passionnelle n’intéresse ni les annonceurs ni un lectorat suffisant ; elle est par conséquent vouée à disparaître au bout d’un certain temps. Interrogé sur le succès inattendu du « Jour », la Voix du Marché répondit que l’existence de ce quotidien dépendait de l’énergie de son équipe, qui devait faire son deuil de toute publicité sérieuse ; l’énergie s’épuisant par définition. Le « Jour » n’était donc, pour l’homme de Publicis, qu’un condamné en sursis.

AVENTURE

D’un côté, un mousquetaire et une poignée de jeunes journalistes aventureux ; de l’autre la froide logique du marché, que les idéologues du libéralisme glorifient sans voir qu’elle est en train de détruire la presse libre et de réduire par conséquence l’espace du débat démocratique… Qu’on ne croie pas à une mise en scène caricaturale : cette opposition existe et s’affirme de manière toujours plus inacceptable, dans la presse comme dans tant d’autres secteurs économiques et sociaux… A rencontre de ses principes libéraux, le gouvernement a d’ailleurs reconnu que la loi du marché était intolérable en s’empressant d’annoncer des mesures de soutien à la presse. Tant mieux.

Il va sans dire que notre sympathie va au « Quotidien » et au « Jour », comme naguère au « Matin de Paris », parce que des journalistes dignes de ce nom ne voient pas disparaître un titre sans éprouver un sentiment de défaite. Et les paroles de Philippe Tesson nous touchent particulièrement puisqu’il a affirmé, sans égards pour le marché, le droit d’écrire ce que l’on veut, selon ses fidélités et convictions essentielles, et la nécessité intime d’en faire part à une communauté de lecteurs qui ne se réduit pas à une clientèle d’acheteurs au numéro et d’abonnés. Tel est bien l’honneur du journalisme engagé, le devoir que dicte sa passion, le service qu’il peut rendre à la société.

Nous savons bien, à « Royaliste », que cette volonté d’engagement civique est contraire aux normes édictées par les professionnels de la communication, qui préfèrent la rassurante tiédeur de la presse d’information et les publics « ciblés ». Aussi est-il difficile ou impossible à un journal engagé de se financer par la publicité ; et son existence menacée confirme la prophétie des publicitaires quant à la sanction du marché. Mais ces experts ne voient pas que ce sont eux-mêmes qui jugent et condamnent, puis se congratulent d’avoir si bien prédit ce qui allait arriver…

Philippe Tesson et « Le Jour » sont pris dans ce cercle vicieux, dont « Royaliste » est également victime. Mais, sans nous vanter, nous sommes dans une situation pire que celle de nos confrères pour trois raisons : nous appartenons à une presse militante qui n’a pas les moyens de s’enrober d’informations ; l’affirmation de notre fidélité royaliste nous rend atypiques ; notre réputation (injustifiée) de « royalistes de gauche » aggrave encore nos singularités.

VIVANTS

Et pourtant nous sommes vivants. Malgré l’indifférence des publicitaires, malgré la complexité de nos relations avec les formations politiques, malgré l’originalité de notre démarche qui dérange la belle ordonnance classique des partis et des familles politiques. En France, depuis très longtemps on aime que chacun soit à sa place, selon son rang…

Plus difficile encore : nous sommes vivants malgré l’extrême diversité de notre public et grâce à elle, malgré nos attitudes déconcertantes et par le fait de nos engagements, à cause de la passion qui nous anime et bien qu’elle suscite des réactions passionnelles.

Nous aiment et nous aident celles et ceux qui pensent avec Péguy qu’un bon journal doit mécontenter les deux tiers de ses lecteurs à chaque numéro – ce qui fait de « Royaliste » un journal à peine passable – et qui se souviennent que les articles et les livres de Bernanos ont plus marqué leur temps et le nôtre que les prudences éditoriales de la presse bien-pensante.

Nous aiment et nous aident celles et ceux qui devinent ou savent que pour survivre et vivre dans une société telle que la nôtre, il faut se référer à des principes et à des symboliques radicalement étrangères à la loi impitoyable du marché. Nous ne sommes pas seuls, pour la défense de ces valeurs. Mais nous voulons y contribuer dans notre domaine, afin que soit maîtrisée une logique qui porte en elle la violence et la mort. Voilà pourquoi la presse libre doit continuer de vivre.

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Editorial du numéro 601 de « Royaliste » – 17 mai 1993