Après Auschwitz, peut-on penser comme avant ? Le philosophe Adorno estimait que ce serait désormais impossible. Le génocide pose trop de questions sur l’homme, sur le progrès, sur la raison, pour que la réflexion puisse reprendre son cours, et intégrer l’événement à ses théories.

Pourtant, le souvenir de cette horreur absolue est tellement insupportable, et son ombre si menaçante pour l’humanité et pour nous-mêmes, que beaucoup ont tenté de relativiser le fait, ou de le nier. Contemporain de l’holocauste, Heidegger n’en a soufflé mot (1). D’autres, pour mieux fuir la question, ont préféré s’en saisir pour l’insérer dans une théorie connue, dans une explication rassurante. Hitler était fou, le génocide juif n’était pas le premier, les camps de concentration ont existé dans d’autres pays et demeurent dans d’autres régimes. C’est en allant jusqu’au bout de cette réaction de fuite que quelques-uns, tels Rassinier et Faurisson, ont désiré nier l’évidence, en décrivant comme mythe et mensonge la réalité de l’extermination (2).

Contre ces solutions de facilité, ni la réprobation morale, ni l’évocation du martyre ne peuvent suffire. La négation des chambres à gaz a suivi de près la diffusion d’Holocauste à la télévision, et le thème classique du « ventre encore fécond » de la bête immonde n’a pas empêché, ces temps-ci, le retour de réflexes et de fantasmes que l’on croyait à jamais disparus. Dès lors que faire, sinon tenter de penser jusqu’au bout le phénomène nazi et l’extermination des Juifs, au risque de voir s’effondrer nos certitudes humanistes et nos rassurantes théories. Telle a été l’ambition du colloque réuni sous l’égide de l’Ecole des Hautes Etudes. Ses actes, récemment publiés (3), témoignent d’un double courage : celui d’affronter la question du génocide, celui de reconnaître qu’elle suscite autant de doutes que de certitudes, et mille difficultés dans l’établissement de faits incontestables.

DIVERSITÉ DES INTERPRÉTATIONS ET DE L’ANALYSE DES CAUSES …

Qui veut tenter de comprendre le génocide doit d’abord écarter les interprétations habituelles, dont Saül Friedlander démontre la vanité. Ainsi, le nazisme ne peut entrer dans une théorie générale du fascisme puisque les conceptions de l’Etat s’opposent en Italie et en Allemagne (ici un instrument de la race, là une fin en soi) et que le régime mussolinien n’engendre pas la solution finale. La théorie marxiste, de son côté, se heurte au fait que l’extermination des Juifs prive le grand capital allemand d’une force de travail considérable, tandis que le caractère secret du génocide interdit de le présenter comme dérivatif offert aux masses laborieuses. Quant à la théorie du totalitarisme, elle met en évidence le moyen de la destruction, sans parvenir à l’expliquer puisque les Juifs ne sont pas des boucs émissaires interchangeables, puisque la terreur n’est pas mise en scène. Il n’est même pas possible de faire de la Solution finale l’aboutissement logique de l’antisémitisme traditionnel : le racisme hitlérien est fondamentalement différent de l’hostilité religieuse, littéraire et politique qui s’est manifestée en Occident à l’égard des Juifs.

A la difficulté d’appréhender le racisme hitlérien s’ajoutent des incertitudes quant au processus de l’extermination. Le génocide fut-il décidé et organisé par Hitler selon un plan soigneusement mûri, ou bien a-t-il été le produit des circonstances, le résultat imprévisible et involontaire d’un système anarchique et meurtrier ? Parmi les historiens, « intentionnalistes » et « fonctionnalistes » échangent des arguments sans parvenir à établir la vérité, malgré la proximité des faits. Mais les documents font défaut, et les discours d’Hitler sont ambigus. Il est certain que, jusqu’en 1941, les nazis ont cherché à expulser les Juifs. Il est incontestable que le darwinisme social de Hitler conduisait logiquement à l’élimination d’un peuple « parasite ». Il est probable que le Führer a pris la décision du génocide en 1941 parce que les conquêtes territoriales englobaient une population juive supplémentaire et qu’aucune autre solution n’était désormais réalisable.

Ces controverses historiques ne détruisent en aucune façon la réalité du génocide. Opposés sur ses origines immédiates et lointaines, tous les chercheurs se rejoignent dans la description des méthodes et des conditions générales de l’extermination. Froidement exposés, leurs résultats sont à la fois indubitables et terrifiants. Bien sûr, les thèses de Faurisson et de ses compères révisionnistes sont pulvérisées. Un dénombrement minutieux permet d’établir que 5.100.000 Juifs au moins ont été délibérément tués. Des documents écrits et photographiques prouvent l’existence des chambres à gaz et leur efficacité. Point d’opinions ni d’hypothèses, mais la cruauté des faits.

… ET UNANIMITE RETROUVÉE SUR LA RÉALITÉ DU GÉNOCIDE

Cette confirmation était nécessaire. Elle ne saurait faire oublier une autre vérité insupportable : un dictateur fou, une poignée de fanatiques et des gardiens sadiques n’auraient pu agir si tout un peuple de militaires traditionnels, de policiers ordinaires, de fonctionnaires consciencieux, de cheminots compétents, n’avaient organisé les rafles et fait fonctionner les trains qui pourvoyaient les camps, en comptabilisant soigneusement les frais et en prenant les initiatives nécessaires. Dans une analyse hallucinante, Raul Hilberg montre que l’administration allemande a travaillé à l’extermination des Juifs comme à une chose allant de soi, sans terreur ou pressions pour l’y contraindre. Aurait-elle renâclé, fait la sourde oreille ou simplement attendu les ordres que rien, peut-être, n’eût été possible.

Que des centaines de milliers d’Allemands aient participé, de près ou de loin, à la Solution finale n’atténue pas la complicité criminelle des gouvernements de certains pays occupés. Là encore, il suffisait de dire non, ou de reléguer la question au dernier plan. Ainsi au Danemark, où l’attitude exemplaire du roi et de l’ensemble du peuple fit obstacle au plan allemand. Ainsi dans l’Italie fasciste, où les Juifs ne furent pas persécutés, mais au contraire protégés par l’armée italienne dans le sud de la France, jusqu’à l’effondrement du régime. En France au contraire, le gouvernement de Vichy prit l’initiative d’une législation antisémite et autorisa par la suite la gendarmerie, la police, les préfets et les maires à collaborer à la déportation des Juifs : 75.000 d’entre eux (20% de la communauté) payèrent de leur vie cette attitude – une des plus impitoyables de toute l’Europe occupée.

Antisémitisme traditionnel et racisme moderne se rejoignent donc pour conspirer au génocide. Ce que la recherche historique établit, la philosophie politique permet de le comprendre. Dans sa remarquable conclusion, Claude Lefort montre que, de Berlin à Vichy, l’effondrement des repères et la disparition des statuts provoqués par la modernité engendre la haine de l’Autre, qui prend spontanément la figure du Juif et de lui seul. N’est-il pas présenté comme un groupe étranger à la société, extérieur à elle, et en même temps comme un agent de désintégration, abrité à l’intérieur de celle-ci ? Pour Claude Lefort, cette ambivalence exprime le malaise de la société moderne qui ne parvient pas à trouver une légitimité qui lui donne son sens, son identité, et aussi sa mesure en incarnant le paradoxe d’un pouvoir toujours intérieur et extérieur. Ainsi, le génocide apparaît comme l’acte démentiel par lequel les nazis et leurs complices tenteraient d’échapper à un pouvoir devenu insupportable faute d’un pouvoir qui l’assume, par l’élimination de sa cause imaginaire.

Loin de condamner la démocratie moderne, la réflexion de Claude Lefort conduit à s’interroger sur le pouvoir capable de la garantir, et sur la nécessité d’une légitimité aujourd’hui absente ou trop fragile.

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(1)    Cf. George Steiner, Martin Heidegger, Albin Michel, 1981.

(2)    Cf le livre décisif d’Alain Finkielkraut, L’avenir d’une négation, Seuil, 1982.

(3)    L’Allemagne nazie et le génocide juif, Hautes Etudes, Gallimard, Le Seuil, 1985.

Article publié dans le numéro 442 de « Royaliste » – 29 janvier 1986