Martine Gozlan est journaliste. Ses reportages pour « L’Evénement du Jeudi » lui ont permis d’observer la montée du fondamentalisme religieux en Algérie et en Égypte. Refusant les clichés répandus par l’extrémisme islamique et par ses adversaires, elle a mené une enquête dans la communauté musulmane de France, et découvert un Islam moderne, tout à fait accordé aux valeurs républicaines – celles qui fondent l’État de droit et l’unité de la nation.

Royaliste : D’où vient votre intérêt pour l’islam ?

Martine Gozlan : J’ai été amenée à m’intéresser à l’islam à l’occasion de mes reportages : j’ai couvert la montée du Front islamique du salut en Algérie, j’ai vu à cette occasion la face sombre de l’islam à travers une actualité qui est, comme vous le savez, très douloureuse. J’ai également enquêté en Égypte et j’ai vu comment ce pays, qui était au début du siècle une terre de réforme de l’islam, est livré à la dérive islamiste.

Mais je n’ai pas voulu m’en tenir à cet aspect extrémiste et j’ai essayé de comprendre la réalité de l’Islam. Je me suis demandée su l’islam faisait référence à la raison, si cette religion permettait une ouverture réformatrice – me souvenant que la période arabe en Espagne avait été une très grande période pour la philosophie musulmane et pour le dialogue avec les religions juive et chrétienne. Vous le savez : Cordoue symbolise encore aujourd’hui cette période lumineuse d’émulation intellectuelle, dont l’Occident chrétien a largement profité puisque la pensée aristotélicienne lui a été apportée par les philosophes arabes.

J’ai donc interrogé des théologiens musulmans en Égypte et en Algérie, mais ils étaient fondamentalistes et mes questions sur la modernité, sur les relations avec les autres religions, sur le statut de la femme… restaient sans réponse. Ayant décidé de chercher des interlocuteurs en France, j’ai alors rencontré de jeunes théologiens, rarement interrogés par les médias, mais qui tenaient un discours très novateur. Ils me parlaient de réforme, ils insistaient sur l’Ijtihad, sur l’effort d’interprétation du Coran qui a été oublié depuis neuf siècles.

Royaliste : Comment se pose, en France, la question de l’identité musulmane ?

Martine Gozlan : Cette question a été complètement sous-estimée par les socialistes, comme par la droite aujourd’hui. Jusqu’à la marche des Beurs, en 1984, tout le monde a cru que les immigrés repartiraient ; par conséquent il ne pouvait y avoir de problème d’identité, la question religieuse n’a pas été envisagée et nul ne songeait à construire des mosquées. Nous savons maintenant qu’il y a non seulement une population immigrée qui est de religion musulmane, mais aussi un islam français : sur trois ou quatre millions de musulmans qui vivent en France, un million sont citoyens français. Ces croyants disposent de 1035 lieux de culte, mais on ne compte que quatre ou cinq minarets car les autorités françaises veulent un islam invisible, une religion pratiquée dans de petits appartements et dans des caves. C’est là une grave erreur car on augmente ainsi la marginalisation. Cette population de religion musulmane est donc confrontée à une situation difficile : d’une part, la longue dénégation de l’Islam en France a entraîné des réactions de repli obscurantiste, d’autre part la situation en Algérie affecte tous ceux qui ont de l’autre côté de la Méditerranée leur mémoire familiale, des parents, des amis…

Royaliste : Les intégristes musulmans sont-ils nombreux dans notre pays ?

Martine Gozlan : Ils sont peu nombreux, mais très dynamiques. Surtout, ils font l’objet d’une demande considérable de la part de tous ceux qui recherchent leur identité et qui parfois l’affirment en portant à l’école le fameux foulard. Il faut voir que ce foulard traduit une crise identitaire, mais aussi une crise adolescente – une façon de s’affirmer contre les valeurs majoritaires – et aussi une volonté de retrouver des repères alors que de nombreuses familles sont déboussolées. Mais la question du foulard qui a tant passionné l’opinion publique ne saurait nous faire oublier qu’il existe dans la population de religion musulmane une majorité silencieuse, et une élite intellectuelle qui a été totalement marginalisée.

Royaliste : Quelle est la réflexion des théologiens et des intellectuels que vous avez rencontrés ?

Martine Gozlan ; Pour eux, et singulièrement pour le jeune théologien Soheib Bencheikh qui a pris la tête de la nouvelle école de pensée musulmane, il n’y a évidemment aucun doute quant à l’appartenance à la nation française et quant à l’adhésion aux valeurs républicaines. Soheib Bencheikh montre que la laïcité protège l’islam, que le port du foulard n’est pas obligatoire pour les musulmanes, que le Coran déclare licite la nourriture de ceux, juifs ou chrétiens, « qui ont reçu le Livre », que les musulmans n’ont nul besoin d’une législation spécifique, que l’islam a toujours conjugué les cultures puisqu’il n’est pas la religion des seuls Arabes mais de peuples très divers, qu’une conception authentiquement coranique de la Charia n’est en rien contraire à la liberté, à l’égalité et à la fraternité.

Royaliste : Pourquoi ne donne-t-on pas la parole aux représentants de ce courant théologique ? Martine Gozlan : C’est poser toute la question de la représentation de la religion musulmane auprès des pouvoirs publics. Vous savez que les juifs sont représentés par le Consistoire, l’Église catholique par sa hiérarchie, les protestants par la Fédération protestante de France. Lorsqu’il était ministre de l’Intérieur, Pierre Joxe a souhaité avec raison que l’islam soit lui aussi représenté et il a réuni à cette fin des représentants d’associations musulmanes. Mais l’islam n’a pas de clergé, et d’autre part il existe en France une myriade de courants et d’associations qui sont reliées à leur communauté d’origine – turque, tunisienne, algérienne, africaine. Après bien des difficultés, un Comité de réflexion sur l’islam de France s’est constitué. Le malheur, c’est qu’on a composé ce comité avec des fondamentalistes et quelques modérés, en ignorant les théologiens et les intellectuels modernes dont je vous parlais.

Dans ce Comité, les modérés ont été très malheureux. Ils pensaient qu’on allait poser les vrais problèmes : la compatibilité entre les prescriptions coraniques et le Code Civil, le port du foulard à l’école, la construction des mosquées, la manière de faire comprendre la foi musulmane dans un pays de tradition catholique, etc. Or le Comité s’est perdu dans les questions de détail – par exemple la réaction de la communauté turque à une éventuelle adjonction de crevettes dans des plats destinés aux conscrits musulmans. Le résultat est totalement négatif : ce comité n’a réfléchi sur aucune question d’importance, et l’islam de France n’a toujours pas de statut ni de représentation.

Royaliste : Quelles sont les conséquences de cet état de fait ?

Martine Gozlan : Il y a en France un millier d’imams, dont très peu ont été formés en France – la plupart viennent de l’étranger, notamment d’Algérie et d’Arabie Saoudite, et sont payés par des pays étrangers ; n’oublions pas que la Mosquée de Paris est toujours financée par l’Algérie. Or s’il est vrai que le musulman a une relation toute personnelle avec Dieu, il vient à la mosquée pour entendre ce que dit l’imam en chaire chaque vendredi à l’heure de la grande prière : cela oriente évidemment la demande de savoir et la demande d’identité des croyants, et tout particulièrement celle d’une jeunesse frustrée. Plus grave encore, ces imams parlent mal le français, ils connaissent fort peu la société dans laquelle ils vivent – à tel point que certains connaissent si mal nos lois qu’ils n’hésitent pas à célébrer des mariages religieux sans que le couple soit passé devant le maire. Ce qui fait que de jeunes musulmanes se sont trouvées dans une situation de concubinage avec un enfant à la clé, avant d’être abandonnées par le faux mari. D’ailleurs, une avocate musulmane que je cite dans mon livre a examiné ces cas concrets et s’est battue contre les imposteurs avec succès puisque la mosquée de Paris, au moment où cheikh Abbas en était le recteur, jusqu’à son décès en 1989, avait repris les choses en main.

Royaliste : Un effort de réflexion et de formation a-t-il été fait depuis ?

Martine Gozlan : Malheureusement non. Certes, on a créé un institut de formation des imams à la Mosquée de Paris en octobre 1993, à l’initiative du nouveau recteur Dalil Boubakeur, afin de favoriser le développement de l’islam français. Cet institut a été inauguré par Charles Pasqua, ministre de l’Intérieur chargé des cultes, et par Jacques Toubon. L’intention était excellente. Mais je regrette de dire que mes entretiens avec les professeurs chargés de cette formation se sont révélés décevants : pas de volonté de relecture du Coran, pas de réflexion sur la modernité, sur la situation de la femme, sur la laïcité… Le responsable de la chaire de civilisation musulmane m’a répondu qu’il n’était pas question de rouvrir les portes de l’Ijtihad, pas question d’autoriser une réflexion et une interprétation personnelles : tout aurait été interprété, tout aurait èté dit et il n’y aurait plus rien à penser.

Royaliste : Pourquoi observe-t-on cette double attitude de marginalisation des théologiens modernistes – tant du côté des responsables musulmans que des pouvoirs publics ?

Martine Gozlan : Un islam éclairé, autonome, un islam fier de lui-même, qui ne renie rien de son appartenance, de son histoire, tout en étant pleinement intégré à la société française – cet islam-là dérange tout le monde. Il dérange évidemment les vieilles barbes des institutions traditionnelles et les jeunes barbes des associations extrémistes, qui estiment que la communauté musulmane de France n’est pas prête à entendre un discours moderne, que c’est une communauté en détresse et qu’il faut par conséquent la consoler de sa détresse en célébrant l’âge d’or du monde musulman – ce qui est d’ailleurs impossible car il faudrait évoquer la philosophie musulmane médiévale, fidèle au Coran mais soucieuse d’une interprétation fondée en raison. Quant aux pouvoirs publics, je me demande s’ils tiennent à voir s’organiser un islam majeur, et s’ils ne préfèrent pas un islam sous tutelle, une identité malheureuse sur laquelle on peut jouer. Il y a des municipalités qui ont acheté la paix sociale en finançant des associations fondamentalistes qui font de l’action sociale de terrain – tout en diffusant leurs thèses. C’est ainsi qu’on facilite le développement de ghettos.

La question est de savoir si la France demeure une République fidèle à son projet d’intégration, ou si nous sommes en train de nous rallier à la conception anglo-saxonne d’une juxtaposition de communautés culturelles et religieuses. Heureusement, les musulmans de France sont beaucoup plus intégrés qu’on ne le croit, ils adhérent aux principes républicains qui s’opposent aux dérives communautaristes en faisant prévaloir l’État de droit et l’unité de la nation dans le respect de l’identité culturelle et religieuse de ses citoyens. Libre à chacun de rester lui-même sur plan privé tout en aimant la France. Ce sont ces sources multiples qui ont irrigué notre pays et continueront à faire sa richesse humaine.

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Propos recueillis par Bertrand Renouvin et publié dans le numéro 623 de « Royaliste » – 30 mai 1994.

 

Martine Gozlan, L’islam et la République, Des musulmans de France contre l’intégrisme, Belfond, 1994.

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