Qui donc, il y a un mois à peine (1), se plaignait des experts en procès d’intentions et dénonçait la « médiocrité de pensée » des spécialistes du « soupçon » ? Le Président de la République, en personne, qui vient de démontrer, devant l’Institut des hautes études de défense nationale, que les craintes étaient justifiées et les critiques légitimes.

L’AVEU

Oui, M. Giscard d’Estaing a avoué. Il a publiquement rompu avec une doctrine politique et militaire héritée du gaullisme. Il engage la défense nationale dans une direction nouvelle, à la fois absurde et criminelle. Et il rejoint officiellement le camp des pays soumis au protectorat américain. Peu importent, désormais, les mises au point, les dénégations, et les commentaires étonnés. Ni M. Giscard d’Estaing, ni son ministre Yvon Bourges ne nous feront croire qu’il n’y a « aucun changement dans la politique de défense ». Affirmer cela, après avoir démontré le contraire depuis deux ans et synthétisé le tout devant des spécialistes, relève de l’hypocrisie, de la provocation, du mépris des gens — ou des trois à la fois. Car le changement est bien là, né de la réaction intéressée d’une caste militaire bornée, issu d’un néant de pensée, et bêtement destructeur d’un système de défense nucléaire qui commençait à bénéficier d’un véritable consensus national. Pourquoi ? Tout simplement parce que le Président de la République ne croit pas, et n’a sans doute jamais cru, à notre force nucléaire de dissuasion. Il l’a avoué l’autre jour au détour de phrases alambiquées : un chef d’Etat français qui menacerait de représailles nucléaires un agresseur ne serait pas pris au sérieux, ni à l’extérieur, ni à l’intérieur.  Ce qui signifie que la force de dissuasion parait, à la fois, inutile et dangereuse à cet homme doutant de tout et d’abord de lui-même. Donc elle n’existera plus, elle perdra toute efficacité dissuasive tant que cet homme fragile restera au pouvoir.

MOURIR POUR WASHINGTON

Telle est la vérité, inouïe, scandaleuse, à hurler de rage. Le reste n’est que minaudage distingué, autojustification de la démission présidentielle, soumission basse aux thèses éculées de la bureaucratie militaire. Survolons rapidement, pour ne pas céder à l’écœurement :

— En affirmant qu’une « organisation de défense doit être conçue pour livrer bataille », le Président de la République montre, une fois de plus, qu’il n’a rien compris à la stratégie de l’êge nucléaire, qui doit justement interdire l’échange des coups.

— En évoquant, à la suite de son conseiller, le général Méry, la « bataille de l’avant », M. Giscard d’Estaing reconnaît explicitement que notre défense devient partie intégrante du système atlantique : en cas de malheur, les soldats français se battront en Allemagne sous la bannière étoilée,  redevenant ainsi, comme le disait Jean Charbonnel, la « piétaille de l’O.T.A.N. ». On ne s’étonnera pas que l’antimilitarisme s’en trouve exacerbé, aucun garçon de vingt ans n’ayant envie de mourir pour Washington et Berlin.

— C’est dire que la classique défense et illustration du service national qui était déjà marquée du signe de l’inutile — M. Messmer vient de le reconnaître — prend aujourd’hui des allures d’odieuse plaisanterie.

QUELLE RESISTANCE ?

S’il ne s’agissait que de discours I Malheureusement, comme l’écrivait Michel Jobert l’autre jour, la politique d’abandon est déjà entrée dans les faits : la construction d’un sixième sous-marin nucléaire a été retirée du programme militaire et celle du cinquième sera « étalée ». Deux signes angoissants qui illustrent le démantèlement de notre politique de défense. Il faut donc agir vite. Les violentes critiques suscitées par les déclarations du Président de la République montrent que la résistance est possible. Mais faut-il l’attendre des partis ?

— L’U.D.R. est évidemment la plus sensible au caractère intolérable de la doctrine présidentielle. Oubliant qu’il est issu d’une révolte, ayant choisi d’être du pouvoir, faute de l’incarner encore, menacée dans son existence même par les tentations centristes du Président, le premier parti de la majorité cherche à sauver un héritage par des compromis qui sont autant de concessions à la caste giscardienne : il a tellement pris l’habitude de la résignation, qu’on n’ose espérer sa révolte.

— Le Parti socialiste, par la voix de Charles Hernu, dénonce, à juste titre, le retour camouflé à l’O.T.A.N. Mais ses querelles intestines, son ambiguïté sur la question nucléaire et l’existence, en son sein, d’un courant atlantiste ne le qualifient guère pour mener une opposition résolue et constructive sur ce terrain.

— Quant au Parti communiste, il se trouve en porte à faux : n’ayant pas su prendre, à temps, une attitude favorable à la force de dissuasion, il se condamne à l’incohérence — puisqu’il n’est pas d’indépendance nationale sans défense nucléaire — et au jeu médiocre de la récupération de gaullistes par nature indifférents ou hostiles à M. Marchais.

Comme autrefois, la résistance à l’atlantisme passera donc par-delà les frontières artificielles de la droite et de la gauche : puisqu’il s’agit, pour reprendre l’expression d’Alexandre Sanguinetti, d’un « choix de nation », l’idée s’impose d’un rassemblement de tous les patriotes pour neutraliser ou écarter celui qui a choisi les Etats-Unis.

Car c’est, une fois encore, la question du pouvoir qui se trouve posée. La défense suppose un pouvoir indépendant des groupes de pression — surtout militaires. Elle n’est possible que par un accord profond entre le pouvoir et le peuple. Pour les royalistes, il n’est donc de patriotisme que révolutionnaire.

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(11 Voir NAF n° 226.

 

Article publié dans le numéro 228 de la NAF bimensuel royaliste – 16 juin 1976