Quand les socialistes étaient socialistes, ils utilisaient pour dénoncer les méfaits du libéralisme économique la métaphore du « renard libre dans le poulailler libre ». Simple, parlante, l’image stimulait des foules militantes, bien décidées à avoir la peau du renard capitaliste, de la renarde et des renardeaux.

Puis les socialistes vinrent au pouvoir. Jacques Delors, Michel Rocard, Lionel Jospin et Dominique Strauss-Kahn nous firent passer du « libéralisme avancé » à l’ultralibéralisme par étapes plus ou moins préméditées et avec la franchise d’un âne qui recule. Cette nouvelle utopie oblige à reprendre toute l’affaire du renard et du poulailler. Certes, la volaille salariale est toujours plumée et saignée par le quadrupède capitaliste, mais la vérité est aujourd’hui encore plus cruelle que celle que les instituteurs socialistes racontaient aux enfants de Marx et de Proudhon.

Au cirque Médrano

Il faut en effet imaginer une cage aux fauves, genre cirque Médrano, avec dompteur installé sur un trapèze, à trente mètres de haut. On y voit le renard bouffer tout crus des coqs de combat, lesquels se lardent de coups de becs d’autant plus énergiques qu’ils ont allègrement dépecé poules poulettes et autres cocottes. Lesquelles auraient la sympathie du public si elles ne tuaient pas les poussins (plus communément appelés start up) à peine sortis de l’œuf, et si ces poules démentes, quasi-hitchkockiennes, ne picoraient pas des cadavres de canards boiteux. Le spectacle est d’autant plus abominable que, dans un coin, la renarde étouffe sous son poids les renardeaux, sans voir qu’un lion opportunément lâché dans la cage ne fera qu’une bouchée (ou presque) de la mère indigne. Ajoutez deux crocodiles, un boa constrictor, un panier de crotales et vous aurez une vision à peu près exacte du french poulailler aujourd’hui mondialisé.

Sur un mode plus théorique, on dira que la guerre de tous contre tous n’est pas nécessairement la situation préférée du véritable entrepreneur dynamique – tout simplement parce qu’il a de fortes chances d’y laisser sa peau.

Ces lignes, si d’aventure elles tombent sous le regard d’une sommité du Medef, provoqueront des réactions indignées : on ne veut pas prendre de risques ! On ne veut pas voir la réalité des faits ! On se réfugie dans la frilosité, dans le corporatisme !  On favorise l’abominable « demande d’Etat ».

Voire. C’est en lisant chaque jour la presse sérieuse (Le Monde, les grands quotidiens économiques) qu’on peut rester fidèle à l’approche « pragmatique » qui permet à l’entrepreneur moderne, en constant état de « veille économique », de rester au contact des réalités du Marché, et de s’y tailler des parts tout en restant, comme il se doit, à l’écoute du consommateur-roi.

Ainsi placé au cœur de la réalité, l’entrepreneur dynamique observera que ses défenseurs patentés du Medef ont choisi pour dirigeants des personnages qui n’ont jamais dirigé une entreprise : Ernest-Antoine Seillière est un financier, Denis Kessler est un technocrate au service de la corporation des assureurs. Cette méconnaissance du « concret » leur permet d’en parler à tort et à travers, et les prédispose à accepter sans la moindre hésitation les préjugés parfaitement idéologiques qui courent sur l’entrepreneur et sur le marché.

Types et topiques

Cette adhésion est d’autant plus enthousiaste que l’utopie ultralibérale justifie les rapports de force, les inégalités profitables, et ces logiques de puissance qui sont célébrées à longueur d’année par les chroniqueurs spécialisés dans la promotion des forts et la glorification des jeux d’argent.

Cette phrase semble relever de la diatribe facile. Elle résume au contraire de banales observations. Le marché est utopique au sens plein : on ne le trouve sur aucun topos, en aucun lieu, et il n’est d’aucun temps. Il n’est donc pas étonnant que cette fiction soit fréquentée par des êtres fictifs, des figures idéales et typiques dans lesquelles on (donc n’importe qui) est censé de reconnaître. Cette production d’idéaux-types se fait surtout par le biais du média radio-télévisé qui constitue ( après la référence utopique, le caractère uchronique du marché et la fabrication de personnages fictifs) la quatrième rupture avec la réalité. Ce qui s’énonce ainsi au journal de vingt heures : on privatise tel groupe, et le consommateur s’y retrouve car la mise en concurrence va faire baisser les prix. Ou bien : l’Etat donne un bien triste exemple de gaspillage, et c’est le contribuable qui paiera la note. Ce qui indigne bien entendu la ménagère de moins de cinquante ans qui regarde les émissions de Jean-Pierre Pernaud mais qui éteint son poste quand passe la « Rue des Entrepreneurs » – émission destinée au club des chefs d’entreprises et autres hommes d’affaires qui ne se soucient guère au sort du salarié moyen.

Ce discours qui mélange les figures de la romance libérale (le grand patron énergique, le jeune créateur de start up) et des bribes de sociologie a effacé les personnages de la lutte des classes (le bourgeois et l’ouvrier, le patron et le prolétaire), ni plus ni moins sommaires. A la division sociale et politique que ces personnages impliquaient, a succédé un éclatement complet de l’être humain en catégories déterminées par leur rôle dans le système économique. En d’autres termes, il y a plus de vérité psychosociologique dans Nous Deux que dans les héroïc fantasies ultralibérales.

L’héroïsme darwinien (struggle for life) prête à rire. Mais cette manière de voir n’est pas anodine. Elle répand l’idée d’un jeu de rôles socio-économiques strictement déterminés par les conditions de production et d’échanges. C’est ainsi que TF1, par exemple, diffuse à longueur d’année une idéologie rigoureusement matérialiste, masquée par le discours rassurant sur les traditions locales et les racines. Comme on se retrouve toujours quelque peu dans l’une ou l’autre des figures typiques produite par la télévision, on oublie une très banale vérité : l’entrepreneur est également un consommateur, le contribuable est aussi un bénéficiaire de revenus redistribués, une ménagère matinale peut se transformer en « investisseur » boursier (en spéculateur) sur le coup de midi – à moins qu’elle n’effectue un travail à temps partiel dans l’usine d’à côté.

Cette évidente complexité de l’être humain, des rôles et des relations sociales, peut conduire à des remarques non conformes au discours dominant.

J’vous rappel’survot’portable

Ces remarques peuvent par exemple être inspirées par l’expérience du chef d’entreprise doté comme il se doit d’un téléphone portable.

On le sait :  L’Entrepreneur dynamique cherche selon sa nature à maximiser son profit, ce qui implique une gestion financiarisée du temps ( en termes moins prétentieux : time is money) et une efficacité optimale dans la communication. L’usage du portable procède de cette recherche de la rentabilité maximale. Mais l’achat de l’appareil transforme l’Entrepreneur en Consommateur.

Ce consommateur se trouve placé devant un très large éventail de choix quant aux objets, aux conditions d’abonnement, aux prix. La publicité est censée l’informer (slogan en lettres grosses et grasses, précisions en petits caractères tout en bas de l’affiche) et les médias répètent qu’il faut « acheter malin » c’est-à-dire trouver le meilleur rapport qualité-prix. Tel est le marché libéral du téléphone portable, théoriquement soumis à la loi de l’offre et de la demande qui permet l’établissement du prix.

Or le consommateur s’y retrouve-t-il ? Hélas, pas plus que le théoricien libéral et le praticien de l’échange marchand. Résumons les faits :

Dans un premier temps, le consommateur ne demandait rien car le portable était un produit de luxe, donc très cher, réservé aux gens importants – et notamment aux chefs d’entreprise dans le vent.

Dans un deuxième temps, les sociétés productrices de matériels téléphoniques commandèrent aux publicitaires des campagnes alléchantes présentant des portables à des prix hautement compétitifs qui servaient d’argument décisif dans une guerre commerciale d’une grande [1]intensité. Il fallait « à tout prix » conquérir des abonnés – au mépris de la rationalité économique et de la théorie libérale.

Rationalité ? On explique dans les écoles que le coût de production est un élément déterminant du prix de vente. Mais un article très bien informé de Libération (1) nous apprend que tel n’est pas le cas sur le marché du portable. Exemple : un appareil qui coûte 3 500 F. sortie usine est acheté 2200 F. chez le revendeur. L’opérateur (telle compagnie privée) offre 1 300 F de prime à ce revendeur, avec 50 ou 100 F.  de suppléments si le consommateur choisit des options. En moyenne, un appareil coûte 1 000 F. au détaillant, qui le revend 1 400 F. au client. Mais un coup d’œil dans les vitrines montrait que le prix du même portable pouvait être cassé (divisé par deux) ou que l’appareil pouvait être proposé à 0 F. par des revendeurs qui cherchaient à ouvrir le plus de lignes possibles.

Il va sans dire que ce système de rabais et de primes ne peut être pratiqué que par d’énormes groupes économiques et financiers (Bouygues par exemple) qui n’hésitent pas à vendre à perte pour conquérir le maximum de parts sur le marché – un marché qu’ils ont créé et organisé pour tirer, à terme, un profit maximal de leur activité. Tout entrepreneur petit ou moyen sait qu’il ne peut participer à cette guerre : il y a bien concurrence, mais sur un terrain de chasse réservé à quelques firmes monopolistes.

Cette concurrence est-elle sauvage ? Elle l’est, pour l’entreprise moyenne qui se lancerait sur le marché du portable : même avec un appareil génial, elle serait impitoyablement balayée car elle ne pourrait soutenir pendant six mois ou un an une guerre de prix. Mais la violence de la partie qui se joue entre les entreprises monopolistiques est fort bien contrôlée : il y a guerre des prix concernent les matériels, les abonnements proposés au consommateur et le coût des communications sortantes (appels émis par portable) , mais il y a entente fructueuse sur le prix des communications entrantes (appels reçus par le portable) et qui sont facturées fort cher à l’utilisateur d’un poste fixe : 2,36 F. la minute en heures pleines et 1,18 F. en heures creuses (sauf chez Bouygues, 2,31 et 1,15 respectivement) soit cinq ou dix fois plus que de poste fixe à poste fixe. En moyenne, les recettes des opérateurs provenaient pour un tiers des postes fixes (avant le 1er novembre 2000), ce qui signifie que ce sont les usagers de l’entreprise publique (France Télécom) qui ont financé un partie de la promotion commerciale des firmes privées.

Ce qui signifie que le client-roi a été victime d’une taxation sauvage, à laquelle il ne pouvait que difficilement échapper. Mais l’utilisateur de portable n’a pas profité de l’aubaine autant qu’il le souhaitait car il a été quant à lui confronté aux pratiques des distributeurs.  L’enquête précitée de Libération apprend en effet au consommateur incité à « acheter malin » que beaucoup de revendeurs sont malhonnêtes : pour faire du chiffre, ils mentent aux clients sur la nature et le coût réel de l’abonnement, pratiquent la vente forcée d’options plus ou moins utiles, où n’hésitent pas à rouler les opérateurs en créant de faux abonnés.

D’où l’assainissement du marché par liquidation des revendeurs indélicats, et la création de réseaux de distribution qui élimineront logiquement pas mal de détaillants honnêtes tout en proposant des produits à des prix plus réalistes – donc augmentés. L’organisation du marché de détail se traduit donc une concentration des entreprises et  par des hausses de prix, qui permettent au consommateur de s’y retrouver mieux que dans la période d’anarchie : parfois volé par le revendeur, il avait toutes chances de se perdre dans le fouillis des réductions apparentes et des promotions douteuses. Très souvent, la facture mensuelle du consommateur représentait le double, le triple ou le quadruple du coût annoncé : d’où les lignes suspendues, les lettres d’huissiers et l’inscription à un fichier de mauvais payeurs. Car l’ultralibéralisme ne va pas sans une politique de fichage, de flicage et d’exclusion des clientèles à risques.

Maintenant que le téléphone portable compte  25 millions d’abonnés, les entreprises monopolistes estiment que, le marché étant désormais très rentable, le moment de l’épuration est venu. Un fichier de mauvais clients (Préventel) contenait déjà 900 000 fiches en août 2000. En outre, les opérateurs privés peuvent consulter le fichier des interdits bancaires de la Banque de France et disposent d’autres listes noires, établies sur des critères qui ne sont pas communiqués. Outre les mauvais clients et les interdits bancaires recensés, les opérateurs excluent les SDF, les mineurs, les majeurs entre 18 et 23 ans, les résidents des DOM-TOM – ou encore ceux qui refusent le prélèvement automatique à moins qu’ils ne versent une caution de 1 500 F. D’où cette conséquence paradoxale : en régime libéral, c’est l’entreprise qui choisit son client (2).

Une seule chose est claire, dans ce maquis : l’entrepreneur-consommateur de services téléphoniques ne se retrouve pas dans ce système de concurrence par les prix, qui alourdit ses coûts et rend aléatoires les prévisions puisque les tarifs téléphoniques ne cessent de changer.

Quand les loups se dévorent

Venons-en maintenant à l’entrepreneur-entrepreneur, c’est-à-dire à l’homo oeconomicus saisit dans son activité productive. La propagande du Medef fait valoir une solidarité entre tous les chefs d’entreprises, qui présenteraient un font uni contre les agressions de l’Etat et les actions des syndicats non agréés par le groupe de pression patronal.

Patrons de tous les pays, unissez-vous ! Ce slogan subliminal est absurde puisque l’ultralibéralisme implique que les loups se dévorent entre eux, ce que confirme la lecture de la presse quotidienne. Il n’est pas non plus difficile de constater que le principe concurrentiel, qui favorise les oligopoles, est littéralement ruineux pour les petites et les moyennes entreprises.

A l’automne 1999, la fusion entre Carrefour et Promodès a été l’occasion de mettre en évidence les effets de domination exercés par les géants de la distribution sur les petits producteurs (surtout agricoles) et sur les entreprises moyennes approvisionnant les rayons des « grandes surfaces » et qui sont complètement asservies. Il est évident, en ce domaine comme en tant d’autres, que la concurrence loyale relève du conte de fées. Point d’autre vérité que la captation du marché par les plus puissants, dès lors que l’Etat n’agit plus pour poser et faire prévaloir des règles qui établissent un jeu égal entre les entreprises du secteur agroalimentaire – ou qui décident de rétablir ce jeu par le démembrement des groupes trop puissants. C’est ce qu’observait un journaliste du Monde lors de la crise des fruits et des légumes d’août 1999 : « En général mal organisées et éparpillées en d’innombrables organisations, les producteurs sont une proie facile pour les acheteurs en gros. La loi de l’offre et de la demande n’est plus qu’une fiction lorsqu’à des oligopoles se heurte la poussière de vendeurs, pressés de se débarrasser de marchandises périssables. » (3)

Les mêmes causes (partage du marché par les oligopoles) produisent les mêmes conséquences – l’élimination des petites unités indépendantes. Cette mécanique broyeuse est à l’œuvre dans des secteurs aussi importants que variés :

– distribution des produits pétroliers : seuls les grands groupes, qui s’entendent sur le prix de vente de l’essence, et les grandes surfaces, qui vendent à perte pour attirer les clients à l’intérieur des magasins, disposent d’une liberté de manœuvre que ne peuvent avoir les pompistes indépendants. Quant au transport des produits pétroliers, il semble difficile d’expliquer aux patrons d’entreprises de tourisme qu’ils sont naturellement solidaires des groupes, tels TotalFina, qui font du profit en affrétant des rafiots du type Erika.

– distribution des films : seuls les grands réseaux peuvent proposer des cartes d’abonnement à des tarifs alléchants, qui feront disparaître les petites salles incapables de renchérir sur cette « offre » particulièrement compétitive.

Terminons cette brève évocation par un rapide examen des relations entre le consommateur et les grandes entreprises concurrentielles. On constate que la concurrence entre les compagnies aériennes se traduit par un usage systématique de la sur-réservation (le client-roi est à la disposition de la compagnie) et par une baisse des coûts qui réduit la sécurité des voyages aériens. On constate aussi que, sur une période de treize ans (1986-1999), la concurrence entre les banques n’a pas empêché que leurs tarifs augmentent deux fois et demi plus vite que les prix à la consommation. Ce n’est là qu’une moyenne puisque le prix de la Carte bleue a seulement doublé tandis que le rejet d’un chèque augmentait de 400%. Le patron-consommateur de produits bancaires de base ne s’y retrouve pas plus que le consommateur-salarié, mais tout de même mieux que le consommateur-chômeur qui, dans la chasse des banquiers aux clients non-rentables, fait figure de lapin de garenne.

Le savoir du proxénète

Tout ces embarras vont-ils disparaître avec la Nouvelle économie ? Venue d’Amérique, la rumeur s’en est répandue rapidement en Europe à la fin de l’été 1999. S’en souvient-on ? Dominique Strauss-Kahn s’était fait le propagandiste de cette révolution peu avant qu’il ne soit contraint d’abandonner ses fonctions ministérielles.

Sans prêter la moindre attention aux travaux publiés sur cette nouvelle économie, (4), les médias sont entrés dans une sorte de transe, qui a impressionné nombre de jeunes gens. Prenant au sérieux la mythologie de l’aventurier capitaliste, ils ont cru que la prise de risque maximale sur un « marché porteur » permettait d’engranger la prise de profit maximale dans le minimum de temps. Comme en période de spéculation immobilière, quelques exemples époustouflants donnèrent un semblant de sérieux à l’affaire. Tout en continuant à disserter sur les « contraintes de marché », des aventuriers poussés par les banques abandonnaient toute prudence et renonçaient à examiner leur comptabilité. Les fameuses start up (jeunes pousses) accumulaient les déficits mais l’augmentation rapide du prix des actions rendaient invisibles les pertes réelles. La folie dura quelques mois, puis les spéculateurs s’aperçurent que tout cela n’était que du vent. C’est alors que, contemplant gravement la chute constante de la valeur boursière des « nouvelles technologies »,  on s’aperçut que les entreprises, petites ou grosses, qui exploitaient ce domaine naviguaient sur un océan de perte, sans recueillir la moindre goutte de profit. Pourtant, les clients des entreprises de La Toile se comptent par centaines de milliers, parfois par millions…

La raison de cette déconvenue ? On a attiré les clients en leur proposant des services gratuits sur des serveurs qui coûtent de l’argent – en création, en gestion, en salaires…. Sur le ton légèrement pincé du dindon découvrant la farce, un chroniqueur du supplément « Interactif » du Monde, Olivier Zilbertin, (5) a rassemblé des opinions de spécialistes dans un article bardé de niaiseries prétentieuses. Ainsi un certain Bernard Spitz, qui est maître de conférences en économie des médias à l’Institut d’Etudes politiques de Paris (la crème de la crème, dans un secteur furieusement tendance), révèle que « les analystes ont compris que, si le modèle tient ses promesses sur le plan marketing – il permet de drainer des visiteurs -, il ne les tient pas sur le plan financier. Aujourd’hui, il faut dégager des revenus, et les financiers sont devenus plus méfiants ». Inouï ! Ce que les analystes « ont compris », un proxénète le sait sans avoir suivi le moindre cours de gestion, de mercatique ou de comptabilité : s’il propose gratuitement les services de ses hôtesses montantes, son bar sera fréquenté par une foule de clients, mais il perdra de l’argent car il lui faut payer le loyer, nourrir ces dames, et se rétribuer lui-même. Il sera donc forcé, s’il ne veut pas fermer son commerce, de réduire les services gratuits ou de les supprimer. C’est ce que Olivier Zilbertin appelle « opérer un repli stratégique ». En France, précise-t-il, c’est par exemple Freesurf qui est obligé de limiter l’accès à son forfait…illimité. En Grande-Bretagne, AltaVista renonce à son offre de connexion gratuite, pourtant annoncée de longue date. Toujours de l’autre côté de la  Manche, CallNet devrait revenir à un système de communications payantes, tout comme Breathe et LineOne, tandis que Virgin Net préfère remettre à une date ultérieure son offre d’Internet téléphone compris. »

D’où un série de grosses déceptions : en octobre 2000, Liberty Surf annonçait une perte nette de 85,3 millions en six mois, soit quatre fois plus que le chiffre d’affaires sur la même période, et Wanadoo révélait le même mois un déficit net de 66,9 millions d’euros, ce qui représente un énorme trou par rapport à l’année précédente (2 millions d’euros de déficit).

Enfin, tenez-vous bien, les entrepreneurs du Net qui font dans le culturel (presse, édition en ligne) ont découvert qu’il fallait du contenu, et que ce contenu coûte relativement cher. Doctement, Alain Cordier, président du groupe Bayard Presse observe que « un produit d’édition est une création. Or l’idée de création suppose un paiement. L’acte d’achat authentifie la qualité de la création ». Il permet aussi, cet acte d’achat, que le créateur mange a sa fin et se chauffe au besoin – réalité triviale qui a échappé à tous ceux qui glorifient le co-pillage des œuvres musicales sur la Toile. Un chanteur, ses musiciens, les éditeurs et les disquaires doivent vivre et font vivre. La concurrence par la gratuité – avec compensation publicitaire pour les sociétés prédatrices – est nécessairement meurtrière.

Il va sans dire que le chef d’entreprise qui s’intéresse aux analystes (journalistes spécialisés et consultants) et aux analysés (les « jeunes pousses » spéculatives) n’a pas envie d’acheter la moindre action de ces sociétés, pachydermiques ou gonflées comme des grenouilles travaillant leur image de bœuf mode, qui sont célébrées dans Libération avant d’être fustigées dans les pages saumon du Figaro.

L’aveu de Monti

Erigé en héros positif par la propagande ultralibérale, le petit entrepreneur dynamique n’est pas plus content de son sort que le travailleur de choc glorifié par la propagande stalinienne. Quand il regarde la radiotélévision imprégnée d’ultralibéralisme tout en jetant un coup d’œil à la presse néo-libérale ou libérale-libertaire, le chef de PME constate que les ultralibéraux ne cessent de déplorer les conséquences des principes qu’ils ont posés et qu’ils appliquent avec une aveugle détermination.

Ainsi, Mario Monti, commissaire européen chargé de la concurrence, membre de cette Commission qui s’est donnée pour objectif d’organiser l’Europe des Quinze sur le principe ultraconcurrentiel, déplore la cartellisation de l’économie : « Les cartels sont les cancers de l’économie de marché » a-t-il déclaré le 11 septembre 2000 lors d’une colloque sur les politiques de concurrence. Et d’ajouter ceci : « En détruisant la concurrence, les cartels pénalisent sévèrement nos économies et nos consommateurs. A long terme, les cartels affaiblissent la compétitivité des industriels concernés, parce qu’ils éliminent la pression concurrentielle qui pousse les entreprises à innover et à être plus efficaces en matières de coûts » (6). Cette plainte sonne comme un aveu. Et cet aveu détruit l’ensemble de la théorie et de la pratique ultralibérale puisqu’il est clairement établi que l’économie de marché aboutit à la constitution de groupes géants qui anéantissent les mécanismes de l’économie de marché :

– les cartels détruisent la liberté des échanges par absorption des entreprises petites et moyennes

– les cartels nuisent aux consommateurs dans la mesure où ils détruisent tout système de prix -donc la référence indispensable au choix raisonné des consommateurs, et à un calcul rationnel des coûts de fabrication et de diffusion des produits industriels. On parle tout le temps de la « création de valeur » mais la valeur créée par une entreprise innovante est récupérée, absorbée et diluée dans les grands groupes qui ont réussi à la bonne petite boîte qui marche si bien.

Par conséquent, l’économie ultraconcurrentielle a pour principale caractéristique de détruire la concurrence dans son principe, et la saine émulation qui pousse à faire mieux et moins cher que le voisin. Comme tout ceci se passe sur fond de spéculation boursière et de corporate gouvernance – deux formes conjointes de la domination, non moins mortifère, de la finance sur l’économie (7), force est de conclure que l’entrepreneur, qu’il soit petit, moyen ou grand, a tout à redouter de l’application des préceptes ultralibéraux.

Dès lors, que peut-il souhaiter pour l’économie nationale, dans laquelle sa propre activité est inscrite ?

– que l’Etat organise et garantisse la liberté des échanges, ce qui suppose une politique résolue de décartellisation, appuyée sur une législation anti-trust digne de ce nom. C’est la force de l’Etat qui est la condition de la liberté des agents économiques, alors que l’Etat réduit au rôle de gardien de nuit provoque inéluctablement l’asservissement ou la disparition des plus faibles – qu’il s’agisse des salariés, des actionnaires ou des entrepreneurs.

– que l’Etat nationalise les secteurs essentiels à la vie de la nation, ce qui permettra la reconstitution de tout un ensemble d’entreprises sous-traitantes qui seront assurées de commandes régulières et de prix clairement fixés.

– que l’Etat réinvente une planification indicative, qui constitue une « étude de marché » nationale en même temps qu’une définition préalablement débattue d’objectifs généraux.  Ce qui permettra à tous les entrepreneurs, publics et privés, de déployer leurs activités selon une perspective clairement tracée à partir d’une situation globale rendue aussi intelligible que possible.

– qu’une politique des revenus soit définie et mise en œuvre à l’échelle de la nation, afin d’assurer aux entrepreneurs, par delà les aléas conjoncturels, une demande régulière.

Il faut que l’Etat intervienne puissamment dans l’économie pour rétablir la liberté des échanges entre entrepreneurs libérés des prédateurs, des spéculateurs et de ces idéologues de la concurrence qui sont en général professeurs, ou hauts fonctionnaires et qui, protégés par leur statut, assurés d’une confortable retraite, enseignent la « morale du risque » et poussent les entrepreneurs à des guerres qu’ils ne feront pas.

***

(1) cf. l’enquête d’Audrey Siourd : « Coup de torchon sur le marché du portable », Libération du 18 septembre 2000.

(2) cf. l’article d’Audrey Siourd, Libération, 25 août 2000.

(3) Le Monde, 22 août 1999.

(4) cf. Anton Brender, Florence Pisani, Le Nouvel âge de l’économie américaine, Economica, 1999.

(5) Le Monde Interactif, 20 septembre 2000 : « Le modèle gratuit est-il dans l’impasse ?»

(6) Le Monde Economie, 26 septembre 2000

(7) André Orléan, Le Pouvoir de la finance, Editions Odile Jacob, 1999.

 

Article publié dans le numéro 35 de la revue Cité – 3ème trimestre 2000