Depuis bientôt un demi-siècle, le protectionnisme est dénoncé comme un mal absolu : souvent confondue avec l’autarcie, la politique de protection de l’économie nationale est considérée comme un facteur de régression et la plus mauvaise réponse à apporter à une crise internationale. C’est oublier notre histoire économique et les nécessités politiques qui ont longtemps guidé les choix de la France.

Le protectionnisme est associé aux Etats autoritaires, à l’Allemagne nazie tout particulièrement et il est dénoncé comme l’un des facteurs qui conduisent à la guerre. Ces visions schématiques sont aussi simples que fausses. Dans un ouvrage magistral (1), David Todd montre que le “système protecteur” de l’industrie et de l’agriculture est défendu après la Révolution de 1830 par Adolphe Thiers, l’un des principaux représentants du libéralisme politique. Tout un courant libéral refuse de lier la liberté politique et la libéralisation des échanges, dénonce les théories économiques anglaises et veut éviter aux ouvriers français le sort misérable des prolétaires britanniques. Malgré la virulence de la propagande libre-échangiste, les libéraux français font voter les lois de douanes de 1836. La gauche est quant à elle favorable au libre-échange jusqu’en 1845, mais elle se rallie au protectionnisme après la Révolution de 1848 et c’est Napoléon III qui impose le libre-échange.

La IIIe République naissante, qui concrétise la victoire des idées libérales et de la tradition parlementaire inaugurée par la monarchie après 1814, a très rapidement repris la politique protectionniste adoptée par la Monarchie de Juillet. Cette reprise fut à longue portée puisque, de 1873 à 1974, la France a maintenu un régime d’économie protégée. Dans un livre récent (2), le professeur Perez donne les raisons de cette constance et explique les avantages que la France et les Français ont retiré de cette politique.

Dans les relations économiques internationales, la France s’est toujours trouvée en situation d’infériorité, à cause de sa dépendance énergétique, et à la suite des terribles chocs provoqués par les deux guerres mondiales puis sous l’effet de la décolonisation. Mais, jusqu’en 1974, elle a su trouver les forces nécessaires à son développement en écartant la logique libre-échangiste et en prenant des initiatives salutaires dans ses espaces protégés. Sur tous ces points, les leçons d’Yves Perez sont remarquablement éclairantes.

En 1873, la France perd ses avantages comparés dans l’agriculture en raison de la concurrence des Amériques, facilitée par le développement des transports. Le blé français perd le tiers de sa valeur et la baisse du revenu des agriculteurs fait craindre un exode rural massif alors que le nouveau régime politique repose sur une base paysanne. D’où l’adoption en 1892 du tarif Méline qui permit une remontée des prix quatre ans plus tard.

Dans le domaine industriel, la France était pénalisée par la faiblesse de sa production charbonnière qui assurait la puissance de l’Angleterre, de l’Allemagne et des Etats-Unis. Au lieu de comparer les coûts français et étrangers afin de se spécialiser dans les productions les plus rentables – les industries du luxe notamment – selon les thèses largement répandues de David Ricardo, la France s’est inspirée du modèle de “l’économie complexe” conçu par Friedrich List. Pour cet économiste allemand, dénoncé à tort comme le principal théoricien de l’autarcie, un Etat doit développer son marché intérieur pour dégager des capacités exportatrices, et non l’inverse comme il est enseigné aujourd’hui. L’économie complexe vise un développement équilibré de l’industrie et de l’agriculture, et des investissements non rentables à court terme dans des secteurs jugés indispensables à la nation et pour créer de nouvelles industries. L’expansion économique est conçue selon des critères politiques car les conditions d’existence des ouvriers et des paysans ne sont jamais perdues de vue.

La France a ainsi pratiqué, avec d’indéniables succès, un protectionnisme d’expansion de 1896 à 1914, de 1920 à 1929, après 1945, puis dans le cadre du Marché commun agricole et du Tarif Extérieur Commun. Nous avons aussi connu un protectionnisme de crise, de 1873 à 1896 et dans les années trente, qui a permis d’atténuer la violence des chocs économiques. Dans les conjonctures favorables comme dans les moments défavorables, la France a maintenu l’objectif d’autonomie de l’appareil productif national. Elle a également su développer son action économique, financière et culturelle dans des espaces protégés de la concurrence internationale.

Avant 1914, c’est la Russie qui constitue notre principal espace protégé. A la suite de l’alliance franco-russe, la France prête massivement à la Russie pour financer ses chemins de fer, ses industries minières et métallurgiques et pour équiper son armée. C’est grâce aux emprunts russes et à d’autres placements en Europe de l’Est, dans l’empire ottoman et en Amérique latine que Paris devient la deuxième place financière du monde. Après la Révolution de 1917, la France réoriente ses capitaux vers l’est européen, surtout vers la Pologne, la Roumanie et la Tchécoslovaquie, mais sans retrouver les capacités que la Russie lui avait offertes. Face à la Grande Dépression des années trente, Paris développe ses échanges avec son empire colonial, autre marché protégé : “la part des six grandes colonies atteignit, en 1932, 29% des exportations et 18% des importations françaises” note Yves Perez qui souligne le lancement par l’Etat de travaux publics dans les colonies et la volonté d’organiser la complémentarité des productions agricoles. Dans le domaine de l’énergie, la France développe des relations privilégiées avec l’Irak en vue d’établir son autonomie pétrolière et la sécurité de ses approvisionnements.

Après la décolonisation, la France gaullienne sut maintenir ou reprendre une politique de relations privilégiées, avec les pays de la zone franc, avec le monde communiste – Union soviétique, Pologne, Roumanie – et, dans le monde arabe, avec l’Irak et la Libye. Il faut ajouter que la France a pu maintenir ses exportations de biens manufacturés grâce aux deux dévaluations de 1957 et à la dévaluation de 1958. Comme le souligne Yves Perez, “La France fut ainsi le seul des grands pays industriels à avoir maintenu la stabilité de ses parts de marché de biens manufacturés sur la longue période, les parts de ses concurrents augmentant (Allemagne et Japon) ou diminuant (Etats-Unis et Royaume-Uni). La France est parvenue à ce résultat en dépit de sa faible compétitivité sur les marchés concurrentiels”.

Le protectionnisme n’est pas un remède miracle pour les économies en péril. Il produit des effets complexes sur les structures économiques et dans le domaine sociopolitique qui doivent être soigneusement analysés. Économiste libéral rallié au protectionnisme, Vilfredo Pareto (1848-1923) distinguait les effets statiques et les effets dynamiques. Quant aux premiers de ces effets, l’augmentation du taux de protection de l’économie protège les rentes dans l’agriculture et supprime les monopoles industriels car il favorise la création d’entreprises dans les branches qui auraient disparu sous l’effet de la concurrence. Quant aux effets dynamiques, ils sont faibles dans l’agriculture alors que le protectionnisme favorise l’augmentation de la production industrielle et la création d’industries nouvelles. Ainsi, en France, Yves Perez note que “la protection a encouragé l’essor des industries modernes liées au charbon et à la vapeur, industries à forte intensité capitalistique comme la métallurgie, la sidérurgie et la mécanique”. Sur le plan sociopolitique, Pareto montre que l’arrivée de nouveaux entrepreneurs favorise le renouvellement des élites. En France, le protectionnisme a favorisé les rentiers et, avant 1914, leur épargne a soutenu l’expansion internationale des capitaux français – mais cet exemple ne vaut pas nécessairement pour une période de pure spéculation. D’ailleurs, Yves Perez souligne que le pouvoir de négociation des rentiers s’accrut fortement pendant la crise des années trente et qu’ils furent les chauds partisans de la politique d’orthodoxie monétaire et de la participation au bloc-or qui aggrava le chômage. Le poids du capitalisme rentier détourna la France de l’innovation industrielle mais le protectionnisme conservateur eut tout de même l’avantage de préserver le secteur agricole, ce qui atténua les conséquences de la crise sur l’emploi.

Le grand tournant de 1975 mis en évidence par Marcel Gauchet s’observe également dans les relations économiques extérieures de la France. Après son élection en 1974, Valéry Giscard d’Estaing fait le choix qui demeure aujourd’hui celui d’Emmanuel Macron : l’acceptation du libre-échange mondialisé. Jusqu’en 1990, la France a pu supporter le libre-échangisme parce qu’elle bénéficiait de relations résiduelles avec ses anciens espaces protégés en Europe, en Afrique et en Orient. Mais l’effondrement du bloc socialiste, la réunification allemande et l’élargissement à l’Est de l’Union européenne lui font perdre les atouts qu’elle conservait en Russie et dans l’Est européen. Puis la France voit disparaître le marché irakien après la guerre de 2003 et la tentative de repositionnement en Arabie saoudite et au Qatar ne lui donne aucun avantage décisif puisqu’elle opère dans la zone de domination anglo-saxonne. Quant à l’Afrique francophone, l’influence de notre pays s’y est réduite “comme peau de chagrin” en raison de la montée en puissance de la Chine mais aussi de l’Allemagne dans cette zone.

Le bilan de l’intégration de la France dans le système concurrentiel ouest-européen et dans la prétendue monnaie unique est quant à lui désastreux. Le poids de la valeur ajoutée de l’industrie manufacturière dans le PIB français est tombé de 17,6% en 1990 à 10,2% en 2016. Nous avons perdu 1,2 million d’emplois industriels entre 2000 et 2017. Le déficit de notre commerce extérieur est structurel depuis 2003 – encore merci l’euro – et nous sommes passés du quatrième au sixième rang parmi les exportateurs mondiaux. Le retour au protectionnisme des Etats-Unis et de la Chine, l’obstination libre-échangiste de Bruxelles et les multiples conséquences d’une crise sanitaire non maîtrisée dessinent un très sombre avenir – à moins que nous ne changions radicalement de politique.

La conclusion d’Yves Perez est claire : il faut reprendre la politique protectionniste, mais celle-ci “ne revêtira sa pleine signification qu’avec l’adoption d’un modèle de développement équilibré, autocentré et moins dépendant du monde extérieur…”. Tel est l’axe majeur de notre propre réflexion.

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(1) David Todd, L’identité économique de la France, Libre-échange et protectionnisme, 1814-1851, Grasset, 2008. Cf. mon article dans le numéro 943 de “Royaliste”, repris sur mon blog.

(2) Yves Perez, Les vertus du protectionnisme, Editions L’Artilleur, 2020.

Article publié dans le numéro 1207 de « Royaliste » – Maers 2021