Jusqu’où irons-nous ? Je dis nous parce que la Nouvelle Action royaliste participe au mouvement social, parce que ses militants et ses sympathisants sont actifs dans les syndicats et dans les associations qui organisent la protestation contre Matignon et qui, déjà, ont fait reculer le Premier ministre sur le SMIC-jeunes.

Jusqu’où irons-nous ? Aussi loin que possible, sans craindre ceux qui parlent de manipulation de l’opinion publique et de revanche, par la rue, sur la déroute électorale du printemps dernier. Qu’importe le Parti socialiste ! Ce mouvement social, nous l’attendions depuis des années, nous l’espérions au temps de la gauche pour faire reculer le patronat, pour secouer la gestion molle de Michel Rocard, pour contraindre le pauvre Pierre Bérégovoy à changer de politique économique et sociale.

REVOLTE

Depuis un an, la droite conservatrice a repris la même politique, pour la durcir encore, pour la pousser à ses conséquences extrêmes. Le prétendu « réalisme » d’une gauche honteuse d’elle-même a été systématisé par M. Balladur au point de devenir une politique de classe, de castes et de clans – celle de la bourgeoisie patronale, de l’affairisme triomphant et de ceux qui parient sur le présidentiable installé à Matignon. Tous ces gens n’ont pas de problèmes de fin de mois et ignorent a peur du chômage ; pour eux, l’exclusion sociale est une abstraction chiffrée, non une angoisse vécue ou redoutée. Tous ces gens ont cru qu’une gauche à terre et des syndicats affaiblis leur donnaient le pouvoir de faire n’importe quoi, à condition de jeter quelques milliards aux mécontents, et d’apaiser les inquiétudes sociales par une panoplie de mesures xénophobe. C’est raté.

C’est raté, parce que, les lycées et les quartiers se mobilier pour empêcher qu’on expulse de France un élève ou qu’on sépare un couple au nom des lois Pasqua. C’est raté, parce que les Français ne demandent pas l’aumône mais la dignité – celle du travail honnêtement rétribué, du diplôme reconnu, du métier choisi.

C’est raté, parce que les Français sont assez lucides pour voir que les promesses faites il y a un an n’ont pas été tenues, que les dizaines de milliards donnés au patronat n’ont pas été investis dans l’économie mais placés en Bourse, et que l’incohérence de la politique économique les conduit à la catastrophe.

C’est raté parce que Matignon, qui se préparait à gérer une succession de « problèmes », est maintenant placé devant un risque majeur : celui de la conjonction de toutes les révoltes. Révolte des banlieues, contre la misère et l’exclusion sociale. Révolte des étudiants et des lycéens, contre la dévaluation des diplômes et la réduction de l’emploi à une forme plus ou moins déguisée de travail servile. Révolte de policiers, qui ne veulent pas être les boucs émissaires d’une crise qui touche leur famille, leurs enfants, leurs amis. Révolte de tous ceux dont le métier est menacé par la concurrence déloyale de ceux qui exploitent des peuples prolétarisés.

C’est raté, parce que M. Balladur est un homme seul, chef d’un gouvernement où les seuls hommes forts – Alain Juppé, Charles Pasqua – ne sont pas de son monde. C’est raté parce que nous avons pour Premier ministre un incapable, qui a créé par une exceptionnelle accumulation d’erreurs et de fautes les conditions de l’explosion sociale.

CHANGER

Mais jusqu’où aller ? L’abrogation des décrets organisant le SMIC-jeunes est un préliminaire indispensable. Ensuite, il faudra que M. Balladur comprenne que la France n’est pas le pays de l’impossible réforme, contrairement à ce qu’il croit : simplement, la plupart des Français ne veulent pas de réformes inspirées par l’idéologie du libéralisme économique et social. Il faut donc changer de politique et, logiquement, de Premier ministre.

Car une autre politique est possible, nécessaire et urgente. Il faut relancer la consommation, et par conséquent résoudre le problème de l’endettement des ménages. Il faut une nouvelle politique des salaires et des revenus, inspirée par le souci de redistribution équitable des richesses – ce qui implique des sacrifices pour les plus riches et la garantie pour tous d’un revenu minimum d’existence (1). Il faut se décider à choisir l’activité économique contre le capitalisme des rentiers et des spéculateurs. Il faut se décider à accomplir la grande révolution de l’emploi que la gauche a refusée quand elle était au pouvoir (2). Il faut réorganiser la concurrence internationale afin d’arrêter les ravages du libéralisme sauvage en remplaçant le GATT par une nouvelle organisation mondiale (où les États-Unis ne seraient plus juge et partie) et en organisant l’économie du continent européen dans le cadre d’une protection douanière et selon un vaste projet industriel.

C’est vite dit ? Nous avons déjà fait les développements nécessaires et nous recommencerons bien volontiers. Des idées pour changer, nous en avons plein la hotte. Nous les offrons à tous ceux qui rêvent d’une nouvelle société.

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(1) cf. l’article de Chantal Euzeby, Revue du Mauss, 2e sem. 1993.

(2) cf. l’article d’André Gorz et Jacques Robin, « Libération » du 24 février 1994.

Editorial du numéro 618 de « Royaliste » – 21 mars 1994.