A l’occasion des élections européennes, le débat se poursuivra entre diverses tendances du « souverainisme » et ceux qui consentent à des abandons de souveraineté. Mais une thèse plus radicale est en train de se répandre dans les cercles de la nouvelle gauche : il faudrait en finir avec toute souveraineté. Provocation ? Pas le moins du monde ! L’anti-souverainisme, forme modernisée et bourgeoise de l’anarchisme, est fortement argumenté. Les royalistes manqueraient à leur vocation première s’ils ne répliquaient pas.

Toujours significative, la chronique de Jacques Julliard nous pique cette fois au vif. Défenseur des Kosovars, notant sans trop le souligner que le Kosovo fait partie d’un Etat souverain (la République de Yougoslavie), le directeur de la rédaction du Nouvel Observateur s’indigne de l’impuissance de l’Otan face au président Milosevic (1). Et de se demander si la paralysie du géant américain face au nain balkanique ne tiendrait pas au fait que « les relations internationales continuent d’être assujetties à des concepts qui ne tiennent compte ni des mutations des instruments de la puissance, ni de l’évolution des esprits ».

Curieuse remarque. Les relations internationales n’ont-elles pas été radicale ment bouleversées, dans leurs concepts et leurs applications, par des armes nucléaires qui interdisent toute confrontation militaire directe entre leurs détenteurs ? Quoi de neuf depuis ? La chute du Mur de Berlin nous a obligés à réviser notre géographie et, pour se mêler aux affaires balkaniques, la mémoire historique et la connaissance de la région valent mieux que la puissance de feu réunie sur un porte-avions.

Mais à quoi Jacques Julliard fait-il allusion lorsqu’il évoque l’évolution des esprits ? A une thèse fort prisée par la nouvelle gauche, et qu’il présente fougueusement : « La souveraineté ! Quand donc en finirons-nous avec cette idole barbare, avec ce bijou en toc fabriqué par les tyrans pour enchaîner les peuples au char de leurs turpitudes ? Pourquoi la Révolution, au lieu de l’abolir, comme l’aurait voulu Proudhon, s’est-elle contentée de la transférer du roi au peuple ? Dans le monde d’aujourd’hui, quel vestige métaphysique que cette souveraineté, et quelle blague sanglante, dégoûtante du sang des peuples ! Souveraineté : que de crimes on laisse commettre en ton nom ».

Provocation ? Dans la forme seulement. La référence à Proudhon est celle d’un bon connaisseur de l’œuvre, le transfert de souveraineté opéré pendant la Révolution renvoie aux recherches de Lucien Jaume, de Pierre Rosanvallon, de Ran Halévi, et, pour ce qui concerne la théorie de l’anti-souverainisme, nous sommes invités à lire le dernier ouvrage de Bertrand Badie (2).

La gauche contre la souveraineté

Surtout, Jacques Julliard a le mérite de tirer toutes les conséquences de la pensée de gauche, qui s’est constituée contre le souverain (le roi de l’ancienne, puis le roi selon la Constitution écrite) puis contre la souveraineté de l’État. N’oublions pas, à propos, que la gauche républicaine, qui aujourd’hui célèbre l’État, était pleinement satisfaite lorsque, de 1877 à 1958, les présidents de la République inauguraient les chrysanthèmes. La « deuxième gauche » est quant à elle fidèle à sa tradition proudhonienne et autogestionnaire : ennemie de l’État, il est logique qu’elle veuille détruire le principe de souveraineté que l’État se contente de mettre en œuvre.

Il est également logique que les royalistes s’opposent à cet anti-souverainisme conséquent, non par nostalgie de l’absolutisme royal, non par idolâtrie de l’État, mais parce qu’ils veulent, comme tant d’autres, sauver la politique afin de préserver la liberté et de rendre à nouveau possible la justice dans la société.

Sans doute peut-on affirmer que la politique, définie comme souci des affaires de la cité, pourrait retrouver sa dignité si elle était vécue hors des calculs cyniques et des violences étatiques : chaleur des communautés, solidarités de réseaux, douceur du local, qui permet traient de dépasser la nation et de s’affranchir de l’État pour mieux communiquer avec le monde globalisé. Tel est le rêve libéral-libertaire de Laurent Joffrin (3), que Bertrand Badie théorise avec précautions. Car c’est un rêve dangereux. Nous le voyons bien, dans les Balkans ou ailleurs : rien ne garantit que la sympathique communauté ne se transformera pas en ethnie fantasmée et d’autant plus belliqueuse, que le réseau ne sera pas clientéliste, que le « local » ne sera pas maffieux. Rien ne le garantit, sinon une représentation théorique et pratique, idéale et incarnée, de l’identité collective et des valeurs qu’elle doit respecter.

Dès lors, on retrouve la nécessité d’un pouvoir souverain selon sa définition première : un pouvoir « super » (au-dessus), et non un superpouvoir, qui se situe hors du jeu social afin de pouvoir l’arbitrer. Si nous révoquons ce pouvoir souverain, qui sera l’arbitre, le médiateur des conflits ? Par quels  moyens fera-t-on prévaloir l’apaisement ?

Les anti-souverainistes invoquent les droits de l’homme comme référence universelle, soulignent le rôle médiateur de l’ONU, voient dans l’Otan une police agissant pour le bien de la « communauté internationale » et veulent développer la justice pénale internationale. Le schéma est là encore cohérent, mais il est illusoire. Comme son nom l’indique, l’ONU est composée de nations gouvernées par des États souverains. S’il n’y a plus d’États, ni de nations, il n’y a plus d’organisation mondiale. L’Otan joue actuellement le rôle d’une police internationale, mais elle n’agit pas en fonction d’une décision de justice et sous contrôle judiciaire : c’est une organisation sous commandement américain, agissant selon le bon vouloir du président des États-Unis.

On attend beaucoup du tribunal international chargé de juger les crimes contre l’humanité. A première vue nécessaire, il pose de redoutables problèmes. A commencer par celui de l’éventuelle punition des complices : ainsi, la mise en jugement du général Pinochet devrait conduire à l’inculpation de tous les responsables américains (le président des États-Unis, ses conseillers, les chefs de la CIA, etc.) qui ont favorisé le coup d’État militaire au Chili.

Le droit garanti par les institutions

Quant aux droits de l’homme, nous savons (depuis la Révolution française !) qu’il ne suffit pas de les proclamer ; il faut encore qu’ils soient garantis par des institutions légitimes, et bénéficiant de l’indépendance nécessaire pour dominer le jeu des forces et les logiques violentes qui menacent, à tout moment, la dignité des personnes.

Cela signifie-t-il que les droits de l’homme soient relatifs aux divers États ? Non. Mais on observera, d’un point de vue rigoureusement laïque, que le pape plaide sans cesse pour les droits de l’homme, que l’Église catholique est en quelque sorte la plus puissante des ONG, mais que le Vatican est un État souverain, et que le pape, comme son Église, passent par la médiation des Etats et des chefs d’État, pour que leur message de justice et de paix ait chance de se traduire dans les faits. Et si l’exemple du pape ne convainc pas, on se souviendra que le peuple juif commença par vivre sans autorité souveraine, car il croyait que ses juges suffiraient pour assurer la justice en terre d’Israël. Il leur fallu avoir recours à un roi – à un homme, non à une idole, à un souverain, non à un tyran, puisque cet homme-roi était soumis à la Loi. Pas de souveraineté sans droit, pas de souverain sans principe de légitimité qui le désigne comme serviteur de tous. L’essence de la souveraineté, c’est l’existence du droit. En d’autres termes, le pouvoir souverain est fait pour traduire dans la pratique, pour les hommes tels qu’ils sont, les principes universels du droit. Si le pouvoir souverain ne maintient pas ce lien entre l’universel et les êtres humains, qui le fera ?

La question paraît abstraite, mais elle est décisive. Il faut même dire que l’abstraction est nécessaire pour « faire du concret » – par exemple pour assurer la paix et la justice dans un pays. Il est nécessaire (nous ne nous en privons pas) de dénoncer le cynisme des États et les mensonges des gouvernants. Comment oublier que le principe d’égalité a été imposé à Athènes par l’autorité politique (les réformes de Clisthène), opposant son idéal rationnel au désordre « localiste » de l’époque ? Comment oublier que l’État, en Europe occidentale, a fait cesser les violences privées (notamment les guerres entre nobles), les vengeances familiales et, en interdisant les duels, les stupides logiques de l’honneur ? Voulons-nous que notre pays ressemble à l’Albanie traditionnelle, ravagée par d’interminables vendettas ? Voulons-nous que le dépérissement de l’État provoque, comme en Albanie après la chute du communisme, le vol éhonté des épargnants, la guerre civile, la tyrannie des maffias ? Voulons-nous que nos départements suivent le mauvais exemple corse, qui ne tient pas à la corsité ni à la corsitude, mais au fait que l’État de droit n’a pas détruit les clans familiaux et les réseaux clientélistes ?

Le modèle du Saint-Empire

Jacques Julliard et Bertrand Badie jureront, en toute bonne foi, qu’ils ne veulent pas de ces régressions. Mais alors, quoi ? Toute institution est souveraine dans son ordre. Tout pouvoir politique a pour vocation de protéger les hommes de la violence – et de leur propre violence. Qui le fera ? Au nom de quoi si les institutions sont détruites ? Dans un monde sans souveraineté, comment envisager la souveraineté du peuple qui n’existe que par l’alliance complexe avec le pouvoir souverain ? Comment un peuple pourrait-il se reconnaître lui-même, si l’État souverain n’incarnait plus le temps, l’histoire, l’identité, l’avenir commun – ce que les monarchies royales réussissent d’ordinaire mieux que d’autres régimes ?

Je crains que le modèle implicite des anti-souverainistes soit celui du Saint Empire romain-germanique : souveraineté impotente, corporations marchandes, aristocraties terriennes, banquiers, milices locales. Mais aussi l’inégalité maximale et le servage de masse : les grands espaces administrés par un pouvoir lointain ne permettent pas la mise en œuvre du principe d’égalité, et la « proximité » tant vantée aujourd’hui se traduit par de fines procédures d’exploitation des plus faibles. Toute atteinte au principe de souveraineté nous conduit aux pires régressions : tel est le paradoxe de la modernité, telle que la conçoivent les libéraux-libertaires.

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(1) Le Nouvel Observateur, 21-27 janvier 1999.

(2) Bertrand Badie, Un monde sans souveraineté, Fayard, 1999.

(3) cf. notre critique de Laurent Joffrin dans « Royaliste » numéro 707.

Article publié dans le numéro 722 de « Royaliste » – 8 février 1999.