Les propos toujours convenables de M. Balladur, l’air bonhomme de M. Pasqua et le « réalisme » de leurs comparses ne doivent pas faire illusion : la réforme constitutionnelle soumise au Parlement est une atteinte grave au droit d’asile, un véritable attentat contre les valeurs essentielles de notre civilisation et de notre nation.

J’emploie des mots lourds de sens, au risque de l’emphase. J’y suis contraint par ces messieurs de la droite, qui ont voulu la réforme constitutionnelle et qui devraient se sentir obligés de donner des explications à la mesure de l’enjeu. Ils se contentent, comme d’habitude, de jouer au plus fin en présentant cette question de principe comme une simple adaptation à la convention de Schengen : on maquille l’attentat, faute d’avoir le courage d’en prendre la pleine et entière responsabilité. Or cette responsabilité est écrasante puisque le gouvernement et sa majorité touchent, je le répète, à des valeurs essentielles – pour ne pas dire sacrées.

SCANDALE

Que la droite cesse de se dire fidèle aux traditions, et notamment aux traditions religieuses qui fondent, qu’on le veuille ou non, notre identité collective. C’est là une question délicate à évoquer dans un journal qui pratique une laïcité scrupuleuse. Mais il se trouve que M. Balladur fait étalage de sa foi chrétienne, et que M. Pasqua n’hésite pas à réprimander l’Église catholique. Personne n’a demandé à ces messieurs d’ajouter à leur rôle politique l’expression publique de convictions religieuses. S’ils n’hésitent pas à le faire, il est permis de s’interroger sur la cohérence de la foi affirmée et de la politique pratiquée. S’ils n’hésitent pas à le faire, il est permis de leur demander ce qu’ils ressentent lorsqu’ils lisent dans la Bible le récit de l’exil du peuple juif ou lorsqu’ils célèbrent la naissance du Christ. Je n’en dirai pas plus car je déteste mêler l’invocation religieuse et l’argumentation politique. Mais je déteste encore plus l’imposture publique, lorsque les patenôtres du dimanche précèdent les abjections de la semaine. Qui osera dire à ces messieurs la nature et la portée du scandale ?

Pour notre part, qui est strictement politique, nous avons le droit de dire à la droite qu’elle attente à toutes les traditions historiques et politiques de notre pays. Et d’abord aux lois non écrites de l’hospitalité qui, dans toutes les sociétés de la tradition, obligeaient et obligent toujours à accueillir le voyageur, l’étranger – et à le protéger de toutes les menaces. L’observation vaut aussi pour les sociétés musulmanes, comme le sait le premier touriste venu, et pour la France depuis qu’elle existe.

Tant bien que mal, car il y eut aussi des périodes d’exclusion et de persécution, la monarchie a respecté ces lois en accueillant les juifs et les musulmans chassés d’Espagne par les Rois catholiques et en donnant asile à d’innombrables proscrits. Tant bien que mal, car il eut des répressions sanglantes et des expulsions brutales, nos républiques successives ont donné aux vieilles lois de l’hospitalité la force d’une proclamation solennelle, inscrite parmi les principes intangibles du droit. Et c’est ainsi que la droite balladurienne contredit et bafoue toutes les traditions démocratiques de notre pays – libérale, socialiste, royaliste, républicaine, gaulliste.

DESASTRE

D’aucuns trouveront ces lignes excessives. Le président de la République n’a-t-il pas limité les dégâts ? C’est heureux, mais la régression reste inscrite dans le texte. Le Premier ministre, n’affirme-t-il pas vouloir renforcer le droit d’asile en l’inscrivant dans le texte même de la Constitution ? A quoi bon, puisque le principe même du droit d’asile est affirmé dans le préambule de 1946 ? L’histoire retiendra que M. Balladur a couvert les basses besognes de M. Pasqua. Car le fond de l’affaire est odieux.

Le motif de la réforme ? Le résultat de la démagogie xénophobe, qui prétend traiter tout étranger pénétrant sur notre sol à l’aune de l’immigré clandestin. Sa cause invoquée ? Elle est mineure. Le détournement du droit d’asile a été arrêté par la gauche, les dossiers sont contrôlés avec une extrême sévérité et les demandes sont tombées de 61 422 en 1988 à 28 873 l’année dernière.

Les conséquences ? Désastreuses. On passe de l’affirmation d’un principe intangible (« tout homme persécuté en raison de son action en faveur de la liberté a droit d’asile sur les territoires de la République ») a l’énoncé d’une possibilité : les autorités françaises « ont toujours le droit » de donner asile même si la demande n’entre pas dans leurs compétences prévues par un accord international. La souveraineté nationale est réaffirmée, mais le droit d’examiner remplace le droit d’être accueilli et protégé et l’on risque de passer, zèle administratif aidant, de l’examen toujours possible à une dissuasion très concrète. Pour les persécutés de tous les pays, cela signifie un surcroît de souffrances et de risques mortels, et l’immense peine de ne plus reconnaître la France, terre d’asile traditionnelle.

Forte de sa majorité parlementaire, et assise sur son capital électoral, la droite se croit à l’abri. Elle paiera un jour son indifférence à la justice, son mépris des pauvres et des proscrits.

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Editorial du numéro 608 de « Royaliste » – 1er novembre 1993.