Le projet de loi relatif aux conditions d’entrée et de séjour des étrangers en France et la présentation qui en a été faite par Charles Pasqua (1) est au sens propre du terme un scandale. Un scandale, c’est-à-dire un acte, en l’occurrence longuement prémédité, qui brise des liens ou empêche des relations entre les personnes.

Nous voici en face d’une nouvelle manifestation de la violence légale qui marque les nouvelles dispositions sur la nationalité (2) et qui viole à nouveau les plus anciennes de nos traditions nationales. Qu’on ne nous dise pas que les Français voulaient cela : les débats sur l’identité nationale et sur l’immigration ont cessé depuis plus d’un an et la campagne électorale a porté sur les questions économiques et sociales – avec le chômage pour principal enjeu.

Qu’on ne nous dise pas que les textes sur la nationalité et sur les étrangers répondraient à un impératif de salut public, donc à un danger d’une telle ampleur qu’il faudrait légiférer en urgence. Les lois identitaires ne procèdent pas d’une réflexion sur l’histoire de France et sur le rôle de notre pays dans le monde, ni même d’un exposé raisonné et chiffré des périls que les étrangers, déjà sévèrement contrôlés et souvent refoulés, sont censés nous faire courir. C’est à partir de peurs diffuses, de préjugés misérables et de détournements marginaux des dispositions en vigueur que s’organisent les lois de suspicion et de proscription.

FANTASMES

Il y a légalisation d’un fantasme ethnique lorsqu’on décourage les mariages entre Français et étrangers par crainte de « mariages blancs » qui ont pour seul effet une naturalisation rapide.

Il y a légalisation d’un fantasme sexuel lorsqu’on s’acharne sur quelques dizaines de milliers d’immigrés polygames, en oubliant que le droit français protège, donc reconnaît, les enfants adultérins et leur mère.

Il y a légalisation d’un amalgame infondé, mais ressassé par le Front national depuis dix ans, lorsqu’on lie l’immigration, le chômage et l’insécurité. M. Pasqua le sait bien, qui se donne pour objectif « zéro immigré » tout en affirmant que « notre économie peut avoir besoin de telle ou telle catégorie d’étrangers, ici ou là ».

Il y a, comme toujours, une hypocrisie massive à désigner les travailleurs clandestins à la vindicte publique sans jamais s’en prendre à ceux qui les emploient et les exploitent – dans la confection et dans le bâtiment par exemple.

Il y a chantage éhonté lorsque le ministre de l’Intérieur nous demande de choisir entre ses propres solutions et celles de l’extrême-droite – alors qu’il est en train de légitimer le discours extrémiste et de légaliser la xénophobie.

Il y a enfin et surtout une atteinte qui est méthodiquement portée, sous prétexte de préserver les valeurs nationales, aux relations essentielles entre les êtres humains. Atteinte à la vie familiale, par les entraves apportées à son regroupement. Atteinte à la vie affective, par les obstacles au mariage entre Français et étrangers. Atteinte à la liberté et à la sécurité des personnes, par les nouvelles restrictions au droit d’asile.

Les suspects d’aujourd’hui et les proscrits de demain ont sans doute appris avec amertume que le capital des entreprises privatisées serait ouvert à l’argent étranger. Paradoxe : on invite des capitalistes étrangers à acheter une part notable (jusqu’à 20 % de chaque entreprise) du patrimoine industriel et financier de la nation, mais on refoulera le réfugié bosniaque et on expulsera la jeune Roumaine qui a laissé expirer son visa. Paradoxe : on laisse circuler librement les capitaux, en sachant pertinemment qu’on favorise ainsi les placements mafieux, mais on dresse des murailles devant des malheureux qui ne menacent rien ni personne.

Pour MM. Balladur et Pasqua, l’identité nationale se réduit au fait d’être blanc, et riche. Ce qui n’empêche pas ces messieurs de se référer aux valeurs républicaines – c’est-à-dire à l’État de droit qu’ils bafouent – et de rappeler qu’ils vont à la messe, comme si leur religion ne portait pas en elle la mémoire de l’exil et le souci des pauvres.

Il ne nous appartient pas de mesurer la gravité du scandale religieux. Nous ne saurons jamais combien d’étrangers seront choqués de voir l’idée qu’ils se faisaient de la France ainsi sacrifiée à de minables opérations préélectorales. Et nous ne pourrons jamais mesurer les douleurs que provoquera le dispositif de séparation, d’expulsion et d’exclusion mis en place par la droite. Mais nous savons assurément que la législation xénophobe est contraire à l’esprit de la communauté francophone et nuit directement à la présence de la culture française dans le monde. Pour ne prendre qu’un exemple, on ne peut à la fois donner le signal du repli sur soi et promouvoir la grande Europe comme l’a fait récemment Jacques Chirac à Moscou.

Il faut choisir entre les fantasmes ethnicisants et la nation civilisée, entre le territoire bordé de murailles et notre présence civilisatrice dans le monde. Nous avons choisi quant à nous la France francisante, fidèle aux plus anciennes et aux plus actuelles de ses traditions.

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(1) cf. « Le Monde », 2 juin 1993.

(2) cf. le précédent éditorial dans « Royaliste » n° 602.

Editorial du numéro 603 de « Royaliste » – 14 juin 1993.