Serfs courbés, seigneurs chevauchant à travers les champs de blé, pestes et famines, anarchie et « grande nuit » de la culture et de l’esprit, cages de fer et grosses murailles : c’est à peu près tout ce que l’école nous a dit du Moyen âge.

Le terme englobe pourtant mille ans de notre histoire, dont on ne sait en général, rien de bien précis. D’ailleurs, le « moyenâgeux », le « féodal », le « médiéval » n’évoquent-ils pas, dans notre langage courant, la réaction la plus noire, et une barbarie sans fond ? Alors que l’Antiquité est toujours noble, et que le mot même de « Renaissance » dit bien ce qu’il veut dire…

C’est contre cette masse de clichés, de légendes et de mauvais habitudes mentales que Régine Pernoud s’insurge dans son dernier livre (1). Avec une vivacité de ton qui fait de cette chartiste un excellent pamphlétaire. Mais ne le savions nous pas depuis se « Jeanne devant les Cauchon » (2).

Spécialiste du Moyen Age, Régine Pernoud a décidé d’en finir avec un concept trop vague pour englober mille ans d’une histoire qui fut riche et belle. Belle dans son architecture, depuis Notre-Dame de Paris jusqu’au moindre réfectoire, et du plus simple des cloîtres aux plus grandes forteresses. Cela, nous le savons, puisque nous le voyons parfois quotidiennement. Mais nous ignorons presque tout de la littérature médiévale (c’est pourtant dans la période dite du Haut Moyen âge que le livre sous sa forme actuelle fut inventé), du théâtre médiéval (authentiquement populaire), de la musique médiévale (la gamme fut inventée à cette époque). Et la Renaissance, soucieuse d’une simple imitation de l’Antiquité, figée dans le respect de lois immuables, parait tout à coup moins attrayante face à la spontanéité, à la créativité du Moyen Age.

Mais la féodalité ? Elle répondait d’abord à une situation de fait — l’effondrement de l’Empire — elle ne correspond guère aux « descriptions » des idéologues et des romanciers. Loin d’être une anarchie barbare, la féodalité repose sur la solidité du serment, sur la souplesse d’une coutume définie par R. Pernoud comme « un donné », mais un donné vivant, non figé, toujours susceptible d’évolution sans jamais être soumis à une volonté particulière ». C’est aussi la fonction protectrice du château et toute la civilisation qu’il engendre, rurale et courtoise, Et le travail immense — spirituel et matériel — qu’accomplissent les monastères… Mais les serfs ?  On oublie d’abord que le servage ne saurait être confondu avec un esclavage qui a disparu au IVème siècle… pour reparaître au XVIème ». Et on ignore que le servus médiéval est une personne, sur laquelle le maître n’a pas droit de vie et de mort. Et si — comme le seigneur — le serf est attaché à une terre qu’il ne peut ni abandonner ni vendre, il a tous les droits d’un homme libre bien que de condition inférieure. Ce qui n’empêchera pas Suger, fils de serf, de gouverner la France pendant la croisade de Louis VII.

Quant aux femmes, leur statut social et juridique ferait aujourd’hui bien des envieuses : ne sont-elles pas chefs politiques comme Aliénor d’Aquitaine et Blanche de Castille, abbesses (et même de couvents d’hommes) ou chef de guerre comme Jeanne d’Arc ? On pourrait longtemps encore énumérer les préjugés dénoncés par une historienne qui se garde toujours d’idéaliser ou « d’idéologiser » le Moyen Age. Une période qui est d’ailleurs mal connue, faute de chercheurs : de la philosophie médiévale à la condition de la femme en passant par le règne de Saint-Louis (le plus méconnu des rois) subsiste un champ immense à peine défriché. En détruisant les mythes forgés par le « Manifeste communiste » comme par les manuels scolaires, Régine Pernoud montre le chemin.

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(1) Régine Pernoud : Pour en finir avec le Moyen âge — Ed. du Seuil –

(2) Ed. du Seuil

Article publié dans le numéro 247 de « Royaliste » – 28 avril 1977