Depuis vingt cinq ans, le débat sur l’immigration a lieu sous l’empire de la pulsion, de l’observation fallacieuse, du sondage imbécile. Et si, pour en finir avec les clichés, nous écoutions attentivement les démographes ?

 En l’occurrence un démographe et pas n’importe lequel : François Héran, directeur de l’Institut national d’études démographiques. Sur la question de l’immigration, maltraitée par les polémiques, cet homme de science jette un regard froid qui paraît procéder d’une analyse quantitative et de soucis strictement utilitaristes : combien de migrants chez nous, et combien ça pèse dans la balance démographique ?

Ce jet d’eau glaciale dans la bouilloire a d’excellents effets. S’ils lisent l’étude de François Héran, ceux qui adhérent aux solutions de MM. Le Pen et Hortefeux au motif qu’il y a « trop d’immigrés » en viendront à réviser sérieusement leur opinion.

« Trop » par rapport à qui et à quoi ? Le spectacle d’une rue de Paris ou de Marseille ne nous renseigne ni sur la population immigrée, ni sur les risques qu’elle ferait courir à l’identité nationale : il est impossible de discerner dans la foule le touriste russe du migrant polonais, l’Antillais tricolore du clandestin malien, le maghrébin du Portugais. Il faut donc avoir recours aux statistiques, qui sont toujours difficiles à établir comme François Héran le montre avec soin, mais qui permettent cependant de constituer des réalités solides – des flux et des stocks – sur lesquelles il est possible d’organiser sérieusement le débat politique.

« Trop » d’immigrés par rapport aux autres pays ?Le problème, c’est que toutes les populations européennes estiment a priori qu’elles reçoivent plus d’immigrants que les autres ! Nous sommes victimes de cette illusion : la France accueille moins d’immigrés que bien d’autres nations, ce dont il ne faut pas se féliciter. Ainsi, « un solde migratoire est substantiel s’il atteint 5°/°°, massif s’il avoisine 10 °/°°, mais rien de tel s’il reste inférieur à 3°/°° [c’est notre cas] après deux majorations de précaution ».

« Trop » d’enfants issus de l’immigration ? Parmi ceux qui l’affirment, beaucoup devraient se remettre en cause puisque « près d’un français sur quatre a au moins un grand-parent immigré ». Par ailleurs, il n’est pas vrai que les femmes immigrées fassent plus d’enfants que les françaises : les premières sont à peine plus fécondes que les secondes et le fantasme de la maghrébine chargée de sept ou huit marmots doit être définitivement balayé.

« Trop » d’immigration de peuplement par rapport à l’immigration de travail ? C’est le slogan à la mode, qui inspire la loi Hortefeux de 2007. Ce n’est pas Nicolas Sarkozy qui a inventé la distinction entre le « subi » et le « choisi » mais Romano Prodi qui, devenu chef de gouvernement, a définitivement renoncé au système des quotas – de même que l’Espagne qui a procédé elle aussi à des régularisations massives. François Héran montre par ailleurs que les immigrés sont deux fois plus nombreux au Canada et la Suisse que chez nous, alors que ces deux pays ont une politique de sélection de la migration de travail. Nous voulons mettre en œuvre des techniques qui ont déjà échoué dans plusieurs autres nations : quelle formidable intelligence du réel !

« Trop » d’immigrés par rapport à notre démographie ? Sans perdre de vue des droits de l’homme, François Héran met en valeur l’intérêt national : vouloir à toute force réduire notre solde migratoire, par démagogie xénophobe et racialiste, c’est à terme condamner la France au déficit démographique. Nous y échappons actuellement grâce à l’immigration et, pour compenser la baisse prévue du solde naturel (excédent des naissances sur les décès) nous devons faire en sorte que le solde migratoire (excédent des entrées sur les sorties) soit positif. La démonstration est, de ce point de vue, implacable.

Sans tomber dans l’angélisme de l’extrême gauche, sans rien concéder au cynisme (la question des droits de l’homme est primordiale) sans négliger les nécessités de l’ordre public (la France doit demeure souveraine en matière d’immigration) il faut dire et répéter que nous avons besoin des immigrés pour assurer notre avenir.

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(1)François Héran, Le temps des immigrés, Essai sur le destin de la population française, La République des Idées, Seuil, 2007. 10,5 €

 

Article publié dans le numéro 910 de « Royaliste » – 2007