Psychanalyste, écrivain et mathématicien, Daniel Sibony construit dans une trop grande discrétion une œuvre remarquable. Son dialogue avec Shakespeare devrait être médité par tous les politiques dignes de ce nom.

Il y a des vérités tellement bonnes à dire qu’elles deviennent des lieux communs. Depuis quelques années, dans le milieu dirigeant, on affirme volontiers que la politique est tragique. A force d’être répétée sans que la moindre conséquence en soit tirée, la sentence donne seulement une illusion de profondeur. Mais il est vrai qu’aucune décision politique ne devrait être prise sans lecture préalable d’un grand tragédien. Les hommes et les femmes « de terrain » objecteront qu’ils n’ont pas de temps à perdre, au lieu de reconnaître qu’ils se perdent dans des pièces pleines de personnages aux noms bizarres qui font de longues tirades en vers plus ou moins bien dits ou traduits.

Qu’à cela ne tienne. Il existe d’excellents commentateurs, avec lesquels il est de toutes manières préférable de commencer ou de reprendre la lecture des tragédiens grecs (1), français (2) et anglais. Quant à Shakespeare, je conseille de recourir à Daniel Sibony qui vient de publier en format de poche un guide (3) à consulter en toutes circonstances graves de la vie amoureuse et de l’engagement politique.

L’amour… On pense à Roméo et Juliette, cet amour pur et parfait vécu au-delà de toutes les contingences – jusqu’à la mort. Mais Daniel Sibony nous fait découvrir Cymbeline, moins « romantique » mais tellement plus romanesque au sens précis du terme : l’amour est une histoire d’amour qui se construit comme un roman, se compose et se décompose au travers des épreuves de la vie des amants qui se perdent et se retrouvent : « ce qui sauve l’amour, c’est le roman de l’amour, c’est sa « littérature » – qu’il faut écrire à travers rêves, drogues, guerres, travestis, chaos, ruses, aventures, toute une effervescence de la lettre, la lettre marquée d’amour plutôt que sertie de fétiches ou incrustée d’idéal ».

Dans Cymbeline, les familles, la guerre et la politique sont présentes, mais moins que dans Antoine et Cléopâtre qui nous place au cœur d’un rapport passionnel au pouvoir. Qu’importe Rome et l’Egypte. Nous sommes en pays de connaissance. Pompée, nous le reconnaissons immédiatement, certains parmi nous ont lutté sous sa bannière avant d’être trahis : c’est cet homme qui « ne combat le Pouvoir que pour être aimé et reconnu par ce pouvoir ; il ne peut donc pas l’arracher ; il le combat faute d’en être aimé, ou faute que son père l’ait été. Son impuissance à le prendre, il le déguise en « honneur ». Dès lors, on comprend comment « Pompée se décompose (alors qu’il a la force, les troupes, l’appui du peuple) simplement parce que les tenants du pouvoir lui font bonne figure : il veut être aimé par les Maîtres, et eux lui laissent croire qu’il l’est ; alors il plie l’échine et tout finit dans un beuverie où en marge de cette fratrie homosexuelle, César saura tirer la leçon… ».

Et Macbeth ! Lui, on le rencontre rarement. Ne croyez pas que Daniel Sibony nous accommode cette histoire de roi et de reine à la sauce vaguement freudienne avec meurtre du père et tout le tralala :« La tragédie de Macbeth est celle d’un homme confondu par son destin » : il croit tellement aux prédictions qu’il les réalise toutes, s’assignant des meurtres qu’il pourrait ne pas commettre parce qu’il entend obéir à un destin qui, comme chacun sait, n’existe pas. Macbeth, dit Daniel Sibony est l’homme qui ne croit pas aux possibilités qu’offrent le rêve, le désir, la liberté humaine et qui « est toujours dans l’impossible ». Tel est le délire de Macbeth, qui est un cas particulier de la folie qui guette tout homme de pouvoir. César lui-même était en train de devenir fou, comme tout roi (simple serviteur de tous) qui se prend pour le Roi, ou comme dit Daniel Sibony qui « s’identifie complètement au lien qu’il symbolise » et se fige dans une immuable posture. Oh ! combien de Césarions de gravure avons-nous rencontré…

Le fait que César soit assassiné n’est pas le plus important dans la pièce qui porte son nom. Ce qui plonge le peuple romain dans la tragédie, c’est que Jules César est trucidé par des hommes qui ont la religion de la Volonté (faut-il citer le nom de tel candidat récent à la présidence de la République ?) ou qui pensent, comme tous les terroristes, que la libération du peuple est dans l’acte pur qui foudroie dans l’instant le tyran. Or il ne suffit pas de tuer un homme qui occupe en toute illégitimité la place du souverain : il faut encore qu’un autre prenne la place laissée vide afin que le peuple ne soit pas renvoyé à lui-même, à son désarroi – faute de médiateur capable de permettre à ce peuple de vivre et de s’aimer : la souveraineté est « le foyer d’un investissement collectif, le foyer incandescent d’une valeur désirée ; elle symbolise l’amour qu’un collectif a pour lui-même, à travers les êtres fragiles et tenaces qu’il met à cette place ».

Le peuple sait tout cela depuis toujours. « Le peuple est une figure de la mémoire » ; « le peuple est une mémoire qui se transfère par la présence des corps, érotique et politique» écrit Daniel Sibony dans une des admirables pages qu’il consacre au Jules César. Pour comprendre qu’il n’est pas de politique sans désir ni amour, sans intelligence de la temporalité, du pouvoir souverain, de la légitimité, du lien social, il faut demeurer avec Shakespeare – et la beauté de l’œuvre nous sera donnée par surcroît.

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(1) cf. Pierre Vidal-Naquet, Le miroir brisé, Tragédie athénienne et politique, Les Belles lettres, 2002. 9 €

(2) cf. Michel Prigent, Le héros et l’Etat dans la tragédie de Pierre Corneille, PUF, 1986.

(3) Daniel SIBONY, Avec Shakespeare, Eclats et passions en douze pièces, Le Seuil, Points/Essais, 2003.

Article publié dans le numéro 820 de « Royaliste » – 2003