Le moment historique que l’Europe est en train de vivre nous incite d’abord à l’humilité : tant d’analyses, de prévisions et de scénarios se trouvent aujourd’hui démentis ou dépassés que nous devons observer une extrême prudence quant aux jugements immédiats et aux anticipations, pessimistes ou non, qui nous sont actuellement proposés.

Il est certes normal que la joie d’assister au mouvement de libération de la population d’Allemagne de l’Est soit mêlée d’inquiétude. La chute symbolique du mur de Berlin n’est pas en elle-même une garantie de paix, et l’Europe mettra du temps à trouver un nouvel équilibre. Dans cette situation complexe, chacun a sa part de responsabilité, grande ou petite. Non seulement les chefs d’Etat et les diplomates, mais aussi les citoyens.

RISQUES

Que les données soient bouleversées ou seulement modifiées, il importe de refuser une dramatisation artificielle des enjeux qui provoquerait des réactions de panique. Or nous savons que la question allemande se prête à ce genre de manipulations, auxquelles l’évocation de trois guerres et le rappel des données géopolitiques donnent de la crédibilité. De telles analyses sont faciles et dangereuses, et d’autant plus séduisantes qu’elles semblent avoir pour elles la profondeur historique. Mais cet empirisme simplet n’est que le masque d’un déterminisme aussi stupide et stérile que celui naguère invoqué par la vulgate marxiste.

La détermination rigoureuse d’une situation politique suppose en effet que l’ensemble des facteurs soit connu, que leur interaction soit complètement établie, qu’ils ne puissent se modifier pendant la durée de l’évolution, ou bien qu’un des facteurs soit considéré comme absolument décisif. Or cette science des évolutions politiques et sociales n’est pas faite, et ceux qui ont prétendu la posséder se sont toujours lourdement trompés. Dans le cas qui nous préoccupe, les hypothèses avancées sont certes utiles à la réflexion, mais elles sont trop générales pour qu’on puisse en déduire une nécessité historique. Un désir d’unité peut rassembler les deux Allemagnes, mais la fusion des deux Etats et la logique impériale ne sont pas des chemins obligés. Des sentiments nationalistes exacerbés peuvent conduire à une balkanisation de l’Europe centrale, mais le souvenir des guerres passées peut aussi les contenir. Une Allemagne réunifiée et neutraliste liée à l’empire russe n’est pas inconcevable, mais les données géopolitiques n’entrent pas seules en ligne de compte.

Ces incertitudes ne sont pas rappelées pour justifier un quelconque relativisme, et une acceptation résignée à la force des choses. Au contraire. Mettre en garde contre le déterminisme, dénoncer les analyses qui s’appuient exclusivement sur les faits et les tendances du passé montre le rôle décisif qu’auront à jouer les politiques dans l’établissement d’un nouvel équilibre européen. Dans la vie d’un pays comme dans les relations internationales, il n’y a pas d’action politique digne de ce nom qui ne modèle la réalité au lieu de s’y soumettre, qui résiste aux prétendues fatalités au lieu de s’y livrer.

POINTS D’APPUI

Cette volonté politique, nécessaire pour que l’Europe devienne un grand lieu de paix et de liberté, n’est certes pas absolue. Elle doit tenir le plus grand compte des données géographiques, des tendances historiques, des aspirations populaires, des passions et des pulsions. Pour les avoir ignorées ou sous-estimées, les artisans du traité de Versailles avaient enclenché une mécanique homicide en croyant faire la paix. Mais nous sommes avant le traité, et tout à fait capables d’éviter la réapparition de logiques dangereuses. Le rôle des responsables politiques est évidemment capital quant à la question allemande. Même si la RDA peut être considérée, en raison du commerce inter-allemand, comme le 13ème Etat de la Communauté européenne, même si la libre circulation des personnes s’instaure définitivement entre les deux Allemagnes, la réunification n’est pas faite : la destruction du Mur n’efface pas la frontière entre les deux Etats, la question du statut de Berlin et de la signature du traité de paix restent posée, et l’unité allemande, dès lors qu’elle serait souhaitée par les principaux intéressés, peut prendre des formes autres que fusionnelles.

L’importance de ces enjeux, qui ne doivent pas faire oublier ceux qui concernent l’ensemble des anciennes démocraties populaires, souligne la nécessité d’une concertation permanente entre les chefs d’Etat ou de gouvernement de l’Est et de l’Ouest. Cela signifie que l’Union soviétique ne doit pas être considérée comme une puissance ennemie qu’il faudrait déstabiliser, mais comme un partenaire dans la recherche du nouvel équilibre européen. Français, Américains, Anglais et Polonais ont admis depuis longtemps cet état de fait, dont chaque citoyen doit maintenant s’aviser.

Dans cette vaste concertation, et par rapport à la question allemande, la Communauté européenne est appelée à jouer un rôle majeur. Encore faut-il que son identité soit bien précisée. Trop longtemps, le mythe fusionnel a alterné avec des prédictions catastrophiques. Il faut maintenant que la CEE dise ce qu’elle est : un ensemble de nations décidées à coopérer dans de multiples domaines, politiques, sociaux, économiques et culturels, et se donnant les moyens institutionnels et techniques qui lui sont nécessaires. Il ne fait pas de doute que l’ensemble ainsi défini doit renforcer sa cohérence et développer sa coopération avec les pays qui en ont besoin, afin d’être par elle-même facteur d’équilibre sur le continent. Bien des dangers seront évités si l’association ou l’agrégation des pays qui en font la demande continuent à être décidées en commun, de même que le développement des relations économiques avec l’Europe du centre et de l’Est.

Le pire n’est donc pas certain. Il l’est d’autant moins que nous avons la chance d’avoir, en Europe, aux Etats-Unis et en Russie, des dirigeants lucides et avisés. C’est tout particulièrement le cas de MM. Busch et Gorbatchev, de Lech Walesa, et de François Mitterrand. Le président de la République bénéficie de l’expérience acquise depuis 1981 et dispose de la durée, et le souci qu’il a du rang de la France n’est plus contesté. Tant qu’il sera là, nous ne serons pas trop inquiets.

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Editorial du numéro 525 de « Royaliste » – 27 novembre 1989