L’effondrement du système communiste en Europe du centre et de l’est est une réalité aujourd’hui peu contestée. Mais sa rapidité est telle que nous ne pouvons pas encore mesurer toutes ses conséquences, diplomatiques et militaires, politiques et culturelles. Pour ajouter à la difficulté de la prévision, il faut souligner que la mutation en cours n’est pas seulement une question de politique étrangère. De même que la Révolution de 1917 avait transformé nombre de données et d’enjeux, la fin du communisme modifiera les discours, les stratégies et les projets des acteurs de la vie politique européenne et française. Et cela d’une manière d’autant plus complexe que, chez nous, les institutions continuent de bouleverser les traditions et les forces politiques. Sans prétendre décrire complètement cette situation, essayons de prendre quelques repères.

DÉVOILEMENT

Je ne suis pas le premier à dire que le capitalisme libéral est nu, et que son triomphe apparent a des contreparties redoutables pour lui. Désormais, il ne pourra plus faire porter la responsabilité de ses contradictions et de ses échecs à la subversion marxiste, ni rejeter dans le camp des complices du communisme international ceux qui dénoncent la violence du système économique libéral, ni se présenter comme un moindre mal face au système totalitaire. Privé de sa défense habituelle, exposé à de rudes convulsions par la frénésie spéculative, coupable de trop d’injustices et de misères, le capitalisme libéral a tout à craindre d’une nouvelle contestation qui dispose déjà d’un solide appareil critique.

De la même manière, la droite se trouve privée de l’ennemi qui lui était le plus utile. Il ne lui est plus possible de mêler la défense de ses intérêts à celle des libertés, de pratiquer le chantage au déferlement des chars soviétiques, et de dénoncer ses adversaires comme complices ou otages de Moscou et des moscoutaires. Il va donc falloir que la droite présente des valeurs positives qui lui soient propres. Tâche difficile, puisque le bricolage idéologique qu’elle a utilisé après 1981 n’a pas vraiment séduit. Tâche nécessaire cependant, si ses différentes fractions ne veulent pas rester dans l’état de délabrement où elles se trouvent.

Constatons aussi qu’une large part de la thématique européiste, qui a alimenté tant de discours de droite et de gauche, prend aujourd’hui des allures surannées. D’une part, la volonté de résistance au communisme a été une des causes décisives de la construction européenne. D’autre part, l’idéologie supranationale, fondée sur une conception fusionnelle du progrès de l’humanité, est manifestement démentie par l’affirma fion des réalités nationales. Entendons-nous bien : il ne s’agit pas de céder aux démons du nationalisme, mais de comprendre qu’on ne peut proposer aux peuples de l’autre moitié de l’Europe, qui redécouvrent leur liberté, leur mémoire, leurs symboles, de se jeter dans un méli-mélo géré par la bureaucratie bruxelloise. L’Europe est à redessiner et à redéfinir, comme ensemble constitué d’identités distinctes au sein duquel une coopération multiforme peut se développer. Le projet, passionnant, est réalisable si l’on ne se trompe pas d’époque et d’enjeux.

DÉSARROI

A ces éléments nouveaux, il faut ajouter les transformations opérées par notre monarchie présidentielle, qui n’ont pas fini de produire leurs effets. Nos institutions (esprit et pratique) ont en effet fonctionné comme une sorte de synthétiseur qui a intégré et composé plusieurs de nos traditions politiques au détriment des partis qui s’en réclamaient. Ainsi, la tradition républicaine, en acceptant l’instauration d’un Etat de type monarchique (je ne dis pas royal) a connu une mutation positive. En assumant cette mutation, la tradition socialiste (telle que l’exprime François Mitterrand) a établi sa légitimité, dans l’ordre du consentement démocratique et du service de l’Etat, mais au prix de son propre dépassement et sans parvenir à réaliser pleinement la tâche de justice sociale qu’elle s’était assignée. Quant à la tradition gaullienne, elle est devenue le bien commun de toute la nation, et cela d’autant mieux qu’elle puisait son inspiration dans la politique capétienne. Mais, de ce fait, le parti gaulliste est devenu inutile et l’organisation qui s’affuble de ce titre doit se contenter de porter la vieille défroque bonapartiste. Point n’est besoin d’insister sur le Parti communiste, qui meurt d’être resté à l’écart de toutes les évolutions nationales et internationales…

Reste la technocratie, qui constitue l’armature de tous nos régimes politiques depuis les années trente. Mais sa pensée, fort réductrice, et son projet d’administration des choses la rendent incapable d’appréhender et de maîtriser par elle-même les transformations en cours : l’Europe, qu’elle réduisait à une technique de l’intégration économique, est à nouveau un problème éminemment politique, et la vie politique nationale s’ordonne autour de questions concernant la symbolique, la légitimité, l’identité, qui sont situées hors du domaine de ses compétences.

Nous vivons donc un moment particulièrement difficile puisqu’il nous faut à la fois comprendre les évolutions internationales en cours, leurs répercussions internes, la synthèse politique qui est en train de s’opérer, les mouvements de composition et de décomposition qui en résultent, les réactions et les régressions identitaires qui se manifestent à droite et à gauche. Il est normal que ces phénomènes sèment le désarroi dans les partis politiques, divisent les camps traditionnels et privent les courants d’opinion de leurs repères habituels.

Et nous autres royalistes ? Il est vrai que nous nous retrouvons sur un terrain familier, que nous avons pu défricher longtemps à l’avance. Sur la légitimité du pouvoir, sur les institutions actuelles, sur l’identité nationale, sur la laïcité, nous avons souvent anticipé des évolutions, souligné des contradictions, désigné des dangers qui se sont vérifiés. Cela ne nous met pas à l’abri des erreurs, des incompréhensions et des épreuves. Mais si nous cessions de prendre des risques, dans nos analyses et dans nos engagements, pour répéter de réconfortantes banalités, ce journal n’aurait plus de raison d’être.

***

Editorial du numéro 524 de « Royaliste » – 13 novembre 1989