La “défense de l’Occident chrétien” mobilisait les belles âmes de la droite atlantiste au milieu du siècle dernier. Chantal Delsol reprend l’antienne sur un mode crépusculaire, au vu de la débâcle américaine en Afghanistan (1). “Outre les raisons stratégiques et militaires de diverses sortes, l’Afghanistan a été occupé par les puissances occidentales dans un but civilisationnel”, affirme cet éminent professeur de philosophie politique qui prétend que “nous avons tenté d’appliquer notre modèle universel, ici comme dans d’autres pays, attendant la concrétisation d’une démocratie afghane”.

Je m’en tiens aux premières lignes d’un long article, qui résument un sentiment largement partagé dans les élites conservatrices où l’on surjoue une fois de plus la comédie du “déclin de l’Occident”. Une comédie d’autant plus vaine que l’Occident n’existe pas. Ce qu’on appelle ainsi, c’est le groupe disparate et instable formé par les alliés et les clients des Etats-Unis : on y trouvait au temps de la Guerre froide des Etats d’Extrême-Orient mais la France s’en était séparée en quittant le commandement intégré de l’Otan. Les références historiques sont, quant à elles, cousues de fil blanc. “L’Occident chrétien” efface l’Orient chrétien et la chrétienté orthodoxe. L’Ouest européen est travaillé dès le Moyen-Age par les dynamiques pré-nationales. La “solidarité occidentale” n’a aucun sens dans l’Europe moderne et le pathos occidentaliste empêche de comprendre ce qui rapproche et ce qui distingue la vieille Europe des Etats-Unis d’Amérique dans l’ordre de la civilisation.

Il y a par exemple une conception européenne de la guerre, limitée dans ses objectifs et inspirée par le souci politique de l’équilibre des forces. Les Américains pensent au contraire que leur nation est l’instrument de Dieu, qu’ils luttent pour le Bien de l’humanité et qu’ils doivent établir un ordre salutaire face au chaos mondial. Pour eux, toute guerre est une guerre morale, menée pour éradiquer le Mal et munir les méchants (2). C’est selon cette idéologie religieuse que les Etats-Unis ont mené leur guerre en Afghanistan.

Chantal Delsol se débarrasse en quelques mots des “raisons stratégiques et militaires” de l’intervention américaine en 2001 pour insister sur le “but civilisationnel”.  C’est tout le contraire ! Les “droits humains” et l’aide au développement ont été les objectifs secondaires d’une guerre punitive, menée sous le slogan imbécile de la “guerre contre le terrorisme” – imbécile parce qu’on ne fait pas la guerre à une technique de combat. Après les attentats du 11 septembre 2001, il s’agissait avant tout d’éliminer Oussama Ben Laden et d’éradiquer les Talibans.

Même si l’on parvient à démontrer que le “but civilisationnel” était premier, il est indéniable que la guerre menée à l’américaine est venue d’entrée de jeu contredire l’intention affichée. C’est d’ailleurs ce que les Talibans n’ont cessé de dire aux diplomates européens : vous voulez établir la démocratie mais vous organisez des élections scandaleusement truquées, vous favorisez la corruption et vous encouragez la culture du pavot ; vous nous parlez des human rights mais les forces spéciales américaines à la recherche des cadres talibans assassinent des familles entières dans leur propre maison, mais les Etats-Unis utilisent des dizaines de milliers de mercenaires, mais vous nous internez en tout arbitraire à Bagram et à Guantanamo, mais vous nous torturez là-bas et dans les prisons secrètes de la CIA. Vos “droits humains”, c’est pour vous et pour vos protégés, pas pour nous !

Démonstration était faite, chaque jour, de la véracité de ces propos. Dès lors, la guerre américaine était perdue – et perdue salement. Les pleurnicheries sur le déclin de “l’Occident” ajoutent le ridicule à l’odieux. La France, la Grande-Bretagne, l’Italie et l’Allemagne n’auraient jamais dû s’engager aux côtés des Etats-Unis dans leurs guerres punitives. Il faut maintenant tirer la leçon de leurs défaites et de nos égarements, quitter à nouveau le commandement intégré de l’Otan et militer pour de nouveaux systèmes d’alliances afin que la France ne soit plus traitée en puissance vassale et ses soldats en supplétifs.

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(1) Le Figaro, 30 août 2021 : https://www.lefigaro.fr/vox/monde/chantal-delsol-l-humiliation-des-americains-a-kaboul-ou-l-universalisme-occidental-a-l-epreuve-20210829

(2) Cf. l’ouvrage du général Desportes, Le piège américain. Pourquoi les Etats-Unis peuvent perdre les guerres aujourd’hui, Economica, 2011, et ma recension : https://bertrand-renouvin.fr/strategie-le-piege-americain