Le thème retenu appelle deux mises au point qui sont presque inutiles. Presque…

Précisons tout de même que le témoin Pierre Boutang n’est pas un spectateur, mais un homme pleinement engagé selon des fidélités et des convictions essentielles. Son témoignage est un acte médité, exprimé par des écrits et des paroles qui ne sont pas formulés pour rendre compte du cours de l’histoire, ni présentés à l’admiration des esthètes : il s’agit de modifier, autant que possible, les situations qui se présentent selon le clair souci exprimé dans le livre majeur de 1947 – justement intitulé La Politique.

La politique, ta politéia, se traduit aussi bien par République, au sens de la chose publique. D’où la seconde précision : on ne retrouve pas chez Pierre Boutang l’opposition systématique de la République et de la Monarchie qui convenait tout autant aux adversaires qu’aux partisans de la monarchie royale. Pierre Boutang est trop grec pour penser en terme de « bloc », républicain ou monarchique, et pour reprendre tous les termes de la fameuse définition maurrassienne de la monarchie. Sans récuser cette définition, il s’est efforcé d’atténuerl’antiparlementarisme de principe de Charles Maurras en expliquant que son premier maître refusait un parlementarisme plaçant la décision dans une ou deux assemblées, mais qu’il ne condamnait ni le parlement anglais, ni la représentation parlementaire de l’Allemagne impériale (1). Ceci pour tirer Charles Maurras du côté de la 5ème République.

Certes, écrit Pierre Boutang (2), « on ne peut préjuger de ce qu’aurait été la critique des institutions gaulliennes par Maurras ». Mais « (…) il eût sans doute salué ce qui dans la Constitution rendait possible une monarchie et pouvait soustraire la Souveraineté aux partis et au parlement. Eut-il condamné l’article qui admet que les partis concourent à l’expression du suffrage universel ? Cette part risque toujours selon la prétention démocratique de devenir le tout. Il est essentiel cependant que l’Enquête n’ait nullement condamné ni exclu le suffrage universel » – ce que Pierre Boutang entreprend de montrer textes à l’appui.

Il n’est pas question ici d’évoquer les relations complexes que Pierre Boutang entretenait avec le maurrassisme. Mais le rappel de ce point de vue critique, dans l’ordre institutionnel, permet déjà de dire que le regard que porte notre témoin sur les régimes républicanistes successifs est exempt de tout dogmatisme. Quant à l’attitude du directeur de La Nation française, il y a lieu de faire une distinction, aujourd’hui banale, entre les républiques parlementaires – selon les constitutions de la 3ème et de la 4ème République, – et la monarchie républicaine fondée entre 1958 et 1962 par le général de Gaulle.

 

1/ Les républiques parlementaires

Quant aux républiques parlementaires, mon analyse du témoignage de Pierre Boutang sera succinte car les opinions exprimées par le militant de l’Action française puis par le directeur politique de La Nation française avant 1958 ne se distinguent guère de celles de la droite antiparlementaire..

Entré en politique dans les dernières années de la 3ème République, Pierre Boutang reprend les thèses de l’antidémocratisme et de l’antiparlementarisme maurrassien. La critique de la 4ème République semble relever de la même doctrine. Les polémiques contre le personnel politique de l’époque et contre les tares du régime d’Assemblée surabondent. Aussi, plutôt que de procéder à un relevé fastidieux, je ferai référence à un seul texte qui porte jugement et condamnation globale : « Le contenu manifeste de la formule politique d’un régime dont les dirigeants sont des politiciens professionnels, s’énonce en termes de bien public, mais elle a un contenu latent constitué par l’intérêt particulier égoïste de la corporation professionnelle qui vit de la singularité même de ce régime, de ce en quoi il se distingue de tous les autres (…) » observe Pierre Boutang dans Ecrits pour une Renaissance (3), peu avant l’effondrement de ce qu’on appelle alors le Système.

Il faut cependant noter que la dialectique boutangienne du pouvoir politique est fort différente de la doctrine maurrassienne. Pierre Boutang relie un principe de légitimité, qui ne se réduit pas à l’affirmation du droit d’un prince héritier, au consentement populaire. Pour lui, « (…) le Souverain et le Peuple existent en situation et en dialogue l’un en face de l’autre ; leur dialogue ne contient rien d’autre que les constituants du pouvoir, qu’ils prononcent tour à tour, l’un dans l’autorité, l’autre dans le consentement, la médiation évidente étant le bien commun visé par la légitimité.

Cette dialectique du pouvoir récuse le célèbre « dictateur et roi », tout autant que le « pouvoir du peuple par le peuple » : la volonté populaire érigée en principe détruit le Souverain et récuse le principe de légitimité, aussi sûrement que la tyrannie qui, par un mouvement inverse, récuse le libre consentement et interdit l’indispensable dialogue. Le roi légitime selon Pierre Boutang n’est ni un César ni un Tribun de la plèbe – c’est-à-dire le chef d’un parti qui résume fictivement le peuple tout entier pour en faire son instrument – mais la cause du mélange qui permet au pouvoir bien réglé d’assurer son œuvre propre. Par cette réflexion, Pierre Boutang anticipe la monarchie républicaine fondée par le général de Gaulle.

 

2/ La République monarchique.

Quant à la République gaullienne, le témoignage de Pierre Boutang porte sur une double médiation : celle du comte de Paris et celle du général de Gaulle, deux incarnations de la légitimité qui sont en dialogue direct dès avant le 13 Mai 1958. Le directeur de La Nation française n’ignore pas que le prince et le Général se sont rencontrés et, à la différence des héritiers de l’Action française, il estime que l’engagement du chef de la Maison de France dans la vie politique française est un acte décisif.

Lorsque le comte de Paris met fin, en 1956, à la retenue qu’il s’était imposée depuis son retour d’exil pour dire aux Français son « angoisse » quant à l’avenir de la France et les exhorter « à l’union fraternelle qui, seule, permettra de refaire une conscience nationale, de refaire un Etat, de refaire un grand peuple », Pierre Boutang publie le message princier dans son intégralité et le commente avec enthousiasme.

Et lorsque le général de Gaulle salue le mariage du fils aîné du comte de Paris, Pierre Boutang, qui est toujours resté extérieur au gaullisme, souligne le caractère exceptionnel du message : « le général de Gaulle, qui a inspiré aux Français des sentiments si divers et parfois inconstants, vient, par le texte de félicitations adressées au comte de Paris, d’affirmer de manière éclatante et heureuse un principe supérieur à toutes nos divisions et toutes nos rancunes. Il n’avait jamais parlé de personne, ni à personne, ainsi ; il n’avait jamais énoncé publiquement le principe de l’exemplarité de notre famille royale, de son association singulière avec la destinée de la patrie. Ce langage passe infiniment tout « gaullisme » et tout « antigaullisme ». Au dessus de la mauvaise politique, celle des partis et des factions, il indique une espérance et cette chance précieuse dont parle M. Daniel Halévy (…). Cette chance seule est l’objet de notre attention et de nos efforts ; la monarchie ne nous intéresse qu’ainsi, comme chance française presque unique » (4).

La distance est maintenue avec le gaullisme, mais le Général de Gaulle est lui-même considéré, sans bienveillance particulière, avec une attention extrême. C’est cette attitude que l’on retrouve au cœur de l’événement, le lendemain du 13 Mai. La Nation française publie le 14 mai 1958 un appel du gaulliste Jules Monnerot au général de Gaulle tout en précisant que l’article n’engage pas l’équipe du journal. Mais Pierre Boutang lui-même envisage favorablement le retour aux affaires de l’homme du 18 Juin. « Il se peut que l’urgence soit telle que la solution de Monnerot apparaisse la seule immédiatement concevable. Et qu’au-delà, avec des désastres plus décisifs encore, une œuvre vraiment capétienne doive héroïquement commencer. Là sera nécessaire à quelques Français, et peut-être même au général de Gaulle à qui auront été refusés par la République les moyens d’essayer de la sauver, le jugement héroïque, dont parle Retz, celui qui consiste à ne point confondre l’extraordinaire et l’impossible.

« Pour sauver l’Algérie et l’Afrique, la république a sûrement besoin d’une magistrature exceptionnelle. Pour exercer cette magistrature, personne de sérieux n’imagine quelqu’un d’autre que le comte de Paris ou le général de Gaulle. Ce « on » pourrait être un « et », s’il y avait des sages : Rome avait maintenu l’indispensable « potestas regia » en deux Consuls ». Cette ligne se précise et s’affirme le 21 mai lorsque Pierre Boutang signe, comme toute l’équipe de son journal, un Appel aux sages dans lequel est proclamée « la solution de l’unité française que symbolise à présent un nom : De Gaulle ».

C’est le 27 mai, on s’en souvient, que le Général annonce qu’il a entamé la veille « le processus régulier nécessaire à l’établissement d’un gouvernement républicain, capable d’assurer l’unité et l’indépendance du pays ».Le comte de Paris, de son côté, approuve lui aussi, et très chaleureusement, l’arrivée du général de Gaulle, légalement investi le 1er juin. Et La Nation française répond d’autant plus nettement à la requête unitaire que son éditorial du 18 juin 1958 invite au dépassement de la querelle, encore vive entre les anciens de la Résistance et les nostalgiques du maréchal Pétain : « L’appel du 18 juin est désormais sorti du monde de la controverse politique pour s’insérer dans l’Histoire (…) Aujourd’hui, sans attendre la défaite, pour rendre la victoire possible, l’armée et le peuple ont appelé le général de Gaulle. La résistance nationale et la révolution nationale ne peuvent être, cette fois, séparées : le recours nécessaire règle la question, accomplit, sans l’abolir, le sens du 18 juin 1940, termine une vieille guerre civile et nous rend l’unité » (5). En bonne logique, Pierre Boutang et l’équipe de La Nation française appellent à voter Oui au référendum de septembre 1958. Comme le comte de Paris. Consentement est donné au général de Gaulle, et les institutions nouvelles sont approuvées.

Les deux dernières années de la guerre d’Algérie placent notre témoin dans une situation complexe puisqu’il défend la cause de l’Algérie française à la fois contre des amis proches de l’OAS, qui se séparent de La Nation française, et contre le général de Gaulle que le comte de Paris continue à approuver.

A la différence du Prince, le journal royaliste appelle à voter Non aux référendums de 1961 et de 1962. Les jugements portés par Pierre Boutang sur la politique algérienne du général de Gaulle n’entrent pas dans le cadre de cette communication. Quant au jugement porté sur la 5ème République, il faut simplement relever que le directeur de La Nation française s’opposera au projet d’élection au suffrage universel du président de la République, alors que le comte de Paris s’en fait le défenseur, un défenseur d’autant plus ardent que le prince affirmera, par la suite, qu’il avait vivement conseillé au chef de l’Etat ce mode d’élection – qui renforçait le caractère monarchique des institutions.

Tout au contraire, Pierre Boutang y voit un renforcement de la tyrannie. L’analyse paraît outrageusement polémique. Elle est d’une intéressante subtilité, qu’il faut saisir dans le bref moment où elle s’exprime car Pierre Boutang ne la reprendra pas après 1962. Citant Saint Augustin, Pierre Boutang défini le peuple comme une multitude d’hommes réunis par le consentement juridique et par le sentiment du bien commun. Lorsqu’un tel peuple existe, il est concevable qu’il procède à l’élection de son chef. « Le suffrage universel, écrit Pierre Boutang, peut même être imaginé comme moyen de le désigner. Ce moyen ne fera alors que reconnaître une « légitimité » que l’exigence de justice, l’appel du bien commun auront d’abord fondée et révélée » (6). Mais si le peuple n’existe pas, s’il n’est qu’une juxtaposition d’individu, le plébiscite marque le début de la servitude.

Tel est le point de vue de 1962, qui se modifiera sans doute au fil de la réflexion, mais surtout par ce dont Pierre Boutang est effectivement le témoin : les relations entre le comte de Paris et le général de Gaulle, auxquelles la grande presse fait écho, et le projet, esquissé, d’une candidature du prince à l’élection présidentielle de 1965. Dès lors, les institutions de la 5ème République permettent une évolution qui pourrait aboutir à la transformation de la monarchie élective en monarchie royale. Telle est l’opinion qu’exprime Pierre Boutang un an avant l’élection de 1965 : « Il faut accepter la république, c’est-à-dire l’absence d’une tête de l’Etat, d’un recours dernier et souverain, ou réinventer, n’importe sous quel nom, une magistrature royale. Le pire serait, sous le nom de république, de risquer l’élection d’un partisan, ou d’un factieux, à la tête d’un Etat d’essence royale, c’est-à-dire de couronner la guerre civile.

« La situation présente a toutefois ceci de neuf : le mot de roi est sans doute presque oublié (…), non pas haï comme dans Rome à l’heure du principat d’Auguste. La chose, la souveraineté réelle est admise (…) comme une garantie contre les maux récents, eux nullement oubliés. La profondeur du mépris, presque de la haine, du régime des partis, dans le peuple, est méconnue par la classe politique. L’idée d’un pouvoir qui ne se divise pas, ne s’achète pas, paradoxalement ne se prend même pas, d’une préexistence d’un pouvoir, est presque constituée dans la sensibilité française.

D’où l’espérance de Pierre Boutang : « Qu’un homme apparaisse, qui n’a pas eu à choisir le souci du bien commun, dont la tradition plonge aux origines de la volonté nationale de vivre, fils de Saint-Louis et garant des libertés fondamentales du royaume et de celles de la république, et qu’il propose de maintenir tout ce qui est national et conforme à l’esprit du temps dans le régime créé en 1958 (c’est-à-dire l’indépendance de la patrie et la juste liberté, la personnalité de l’Etat)… » et il y aura chance qu’il renoue « le dialogue entre le souverain et le peuple rompu il y a bientôt deux siècles ».

Les espérances de Pierre Boutang ont été déçues : le général de Gaulle s’est présenté en 1965, non le comte de Paris, qui se retira de la vie politique en 1967. Tous les jugements, tous les engagements de Pierre Boutang après le départ du général de Gaulle se situent dans la perspective ouverte à la fin des années cinquante et précisée au début des années soixante : favorable à Georges Pompidou, violemment hostile à Valéry Giscard d’Estaing, électeur de François Mitterrand en 1981 par antilibéralisme, l’ancien directeur de La Nation française, toujours proche du comte de Paris, n’a cessé d’affirmer que la constitution gaullienne offrait, par delà ses contradictions et des dangers, la possibilité d’un prolongement dynastique. Ses opinions et ses jugements méritent qu’on s’y arrête, parce qu’ils révèlent une fine perception des enjeux institutionnels. Mais, en politique, c’était le couronnement royal, et lui seul, qui importait au témoin impatient des heurs et des malheurs de trois républiques.

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N.B. Les textes de référence de cette étude sont, pour la plupart, tirés de la thèse de doctorat en Science politique soutenue à l’Université Paris 2 par M. Patrick Louis sous le titre : « Contribution à l’étude du mouvement royaliste, l’hebdomadaire La Nation française 1955-1967 ». Que l’auteur soit remercié pour sa contribution, involontaire mais majeure, à ma communication.

 

(1)cf. Pierre Boutang, Maurras, la destinée et l’œuvre, Plon, 1984. p. 212-213.

(2)Maurras, op. cit. p. 214-215.

(3)Ecrits pour une renaissance, Plon, 1958.

(4)La Nation française, n° 91, 3 juillet 1957.

(5)La Nation française, n° 141, 18 juin 1958.

(6)La Nation française, n° 364, 26 septembre 1962.

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Communication présentée au colloque Pierre Boutang du 13 octobre 2002.