Quand j’ai appris, avec une immense tristesse, la disparition de Philippe Dechartre, je l’ai revu conversant avec Yvan Aumont et moi dans nos bureaux de la rue des Petits-Champs. Il nous raconta alors une histoire que j’ai reprise dans ma préface au livre que Philippe Delorme a consacré au défunt comte de Paris. La voici :

Alger, 1942. Dans la ville blanche libérée du vichysme où se côtoient troupes françaises et américaines tandis que se nouent cent intrigues et complots, un très jeune lieutenant se dirige vers son bureau. C’est un évadé de la métropole, un patriote qui a rejoint l’Algérie pour se battre sous le drapeau tricolore.

Devant la porte banale d’un soldat certes courageux mais de rang modeste, se tient un colonel de spahis en grand uniforme. Surprise : l’officier supérieur se fige dans un garde-à-vous splendide pour saluer le lieutenant. Embarras de celui-ci, qui lui rend timidement son salut.

Le lendemain matin, même lieu, même scène. Le petit lieutenant demande timidement une explication au colonel qui lui répond, martial :

— Je suis à vos ordres, Monseigneur !

— Je m’appelle Philippe Dechartre. Il s’agit d’une confusion, mon colonel.

— Dechartre… Bien sûr Monseigneur. Nous savons que vous êtes ici le lieutenant Dechartre. Mais il suffit que vous disiez un mot pour que le régiment que je commande soit à votre disposition.

« Tu te rends compte, pour ce colonel, j’étais le comte de Paris ! ». Lorsqu’il me raconte cette anecdote, cinquante-deux ans plus tard, Philippe Dechartre s’en amuse encore, lui le républicain, le gaulliste de gauche, le franc-maçon de très haut rang.

Ce colonel royaliste n’avait pas été égaré par son imagination romanesque. Le comte de Paris était à Alger, et la désignation du chef de la Maison de France comme détenteur légal du pouvoir politique était une éventualité sérieusement envisagée dans les milieux informés.

Résistant de la première heure, Philippe Dechartre était passé en Espagne puis avait rejoint la France pour prendre la tête d’un mouvement de résistance dans le Nord. Arrêté par la Gestapo, il fut exfiltré de son siège parisien et pu rejoindre Alger. Dans le bel article qu’il lui a consacré en 2010, Laurent de Boissieu évoque (1) la rencontre entre ce jeune homme de 25 ans et le Général, à la villa des Oliviers : de Gaulle ouvrit les bras et lui dit simplement : « Alors, Dechartre, vivant ? ». Et Philippe de lui répondre : « Oui, mon général, et grâce à vous. »

C’est cet homme qui nous accordait son soutien aussi discret que généreux. Philippe était resté gaulliste après la guerre et mené son combat au sein de petites formations – Union démocratique du travail, Mouvement pour le Socialisme et la Participation, Club Nouveau siècle – qui voulaient rester fidèle à la pensée sociale du général de Gaulle et de la Résistance. Ministre à trois reprises sous les présidences de Charles de Gaulle et de Georges Pompidou, il avait une connaissance très approfondie du milieu politique et ses propos étaient d’une lucidité redoutable. Il était entré au Conseil Economique et Social alors que j’en partais mais j’avais eu le grand plaisir d’assister à son jubilé maçonnique au siège du Grand Orient. Je n’ignorais pas les polémiques qui avaient agité les gaullistes de gauche mais les vicissitudes de la vie politique importaient infiniment moins que notre accord sur l’essentiel : la fidélité au général de Gaulle et à la Résistance, selon des cheminements différents mais très proches.

Philippe rappelait souvent ce que lui avait dit le Général : « Dechartre, n’oubliez jamais que la seule finalité du progrès économique, c’est le progrès social ». Tel était le « fil rouge » du gaullisme de gauche, que la droite et la gauche parlementaires ont voulu effacer et qui reste pour nous, comme pour les gaullistes authentiques, un impératif politique.

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(1)     Laurent de Boissieu, La Croix du 9 novembre 2010.

 

Article publié dans le numéro 1055 de « Royaliste » – 2014