Sans négliger l’islamisme radical, favorisé par l’attitude des pouvoirs publics, et tout en soulignant la gravité de la situation en Corse, il faut aussi s’interroger sur le malaise alsacien, sur le pourrissement du Midi méditerranéen… Ces menaces qui pèsent sur l’unité nationale ont fait l’objet d’un numéro de la revue Hérodote, que son directeur Yves Lacoste a récemment présenté aux Mercredis de la NAR. Nous avons tenu à souligner la gravité de ces analyses, qui frappent d’insignifiance les mesures d’aménagement du territoire récemment prises à Auch par le gouvernement.

Il y a des périls imaginaires dont on est obsédé et qui finissent par s’inscrire dans la réalité. Il y a des dangers latents ou présents, en tout cas clairement repérés, qui aboutissent à des tragédies parce qu’on n’a rien fait pour enrayer les logiques de dissociation et de mort. Et il y a d’anciennes menaces qui ressurgissent faute d’attention suffisante.

Telle est la situation, à tous égards angoissante, dans laquelle se trouve notre pays la France. La France comme société, de plus en plus ébranlée par ces « fracture sociale » naguère vigoureusement dénoncée par Jacques Chirac, et qui s’aggrave. La France comme nation – cette réalité négligée, niée ou reniée par une partie de la classe dirigeante – qui est aujourd’hui exposée à un péril majeur puisque c’est son unité même qui se trouve mise en question.

Nous sommes en effet confrontés à des « périls géopolitiques » que la revue Hérodote analyse de manière approfondie et qui pourraient se révéler dramatiquement prophétiques. Ces périls, ce sont des crises ou des confrontations régionales ou locales (donc géographiquement situées) qui menacent l’unité éminemment politique de la nation française.

Ainsi présentée, la problématique peut provoquer des haussements d’épaules : la France n’est pas la Yougoslavie, l’affaire corse, très particulière, ne ressemble en rien à l’insurrection de Tchétchénie, et on ne va tout de même pas pourchasser quelques autonomistes savoyards ou une poignée de bardes bretonnants – encore moins dénoncer les menées des islamistes radicaux pour ne pas donner des arguments au Front national ! Certes, certes… Mais c’est avec de semblables arguments que nous pourrons continuer à vivre paisiblement pendant quelques années, tandis que se multiplieront les risques d’explosion.

Reprenons les trois phrases introductives de cet article : le péril représenté par les clandestins-immigrés-délinquants regroupés dans une « ethnie » arabo-musulmane est imaginaire, mais la propagande du Front national et surtout la xénophobie d’État et les vexations administratives (contrôles au faciès, etc.) créent une logique d’exclusion qui pousse un certain nombre de jeunes Français de religion musulmane, appartenant généralement aux milieux les plus pauvres, à de violentes réactions identitaires. Telle est la première menace, qui couve dans certains « quartiers difficiles », et qui n’est pas le fait, il faut le souligner, de clandestins ou d’immigrés en situation légale, mais de citoyens français tellement révoltés que certains rêvent de lutte armée.

Le deuxième péril tient à des phénomènes dangereux, déjà inscrits dans la réalité et clairement repérés, qui aboutissent faute d’action appropriée à des tragédies. Tel est le cas en Corse. Au début des années soixante-dix, nul n’ignorait en haut lieu qu’une explosion était possible. Et lorsque celle-ci s’est produite, les responsables successifs de la nation ont accumulé les erreurs d’appréciation, multiplié les initiatives hasardeuses et donné d’innombrables preuves de leur impuissance. Le résultat, c’est cette « dérive économique, sociale et civique » que Marianne Lefévre expose dans le meilleur article qu’il nous ait été donné de lire sur la situation en Corse (1).

Ce travail de chercheur éclaire la stratégie politique et surtout financière des deux principaux mouvements nationalistes corses – le Mouvement pour l’Autodétermination, MPA-Canal habituel, surnommé dans l’île le « mouvement pour les affaires », et le Canal historique-Cuncolta qui s’était spécialisé dans le prélèvement de fonds. Marianne Lefévre montre pourquoi les divergences d’orientation et d’intérêts ont abouti à une confrontation sanglante suivie de classiques vendettas, et comment les clans traditionnels ont été déstabilisés par les rivalités entre nationalistes.

Dans cette situation de plus en plus complexe, l’attitude de l’État a été catastrophique : volonté giscardienne de répression qui a conduit au drame d’Aléria en 1975, puis, à partir de 1981, banalisation de la violence, réduction des démonstrations armées à un quasi folklore et laxisme judiciaire qui ont abouti au départ forcé de milliers de Français non-corses et à la situation d’anarchie que nul n’ignore à présent – mais que la création d’une zone franche risque d’aggraver en favorisant des investissements douteux sur une île où sont déjà organisés beaucoup de trafics criminels.

Cette situation à tous égards critique des départements corses ne devrait pas empêcher les responsables politiques de porter une grande attention à des malaises que l’on croyait guéris. Ainsi le malaise alsacien, étudié par Richard Kleinschmager sous l’angle des rapports complexes que l’Alsace entretient avec l’Allemagne. La région française bénéficie en effet des investissements allemands qui lui ont évité de connaître le sort de la Lorraine, mais cette « transnationalisation » se traduit aussi par des disparités croissantes de développement qui s’exercent au profit de notre puissant voisin.

Or le problème n’est seulement économique : de l’autre côté du Rhin, beaucoup considèrent que les Alsaciens et les Mosellans sont des minorités nationales allemandes. Et Richard Kleinschmager observe que « la poursuite de l’intégration européenne devient dès lors le vecteur discret d’un rattachement concret non explicite. Cette conviction peut d’ailleurs trouver en Alsace même des relais. L’exacerbation de certaines revendications culturelles cache parfois la conviction que le devenir de la région serait mieux assuré par un très ferme arrimage à l’Allemagne ». Mais les Alsaciens demeurent dans leur très grande majorité des patriotes français, qui gardent douloureusement en mémoire les épreuves de la dernière guerre, qui souffrent du regard lointain qu’on porte sur eux à Paris, et qui n’en redoutent que plus intensément la puissance économique allemande. Les 25 % de voix qui sont allées à Jean-Marie Le Pen en 1995 expriment ce malaise aux multiples aspects, que le Front national exploite habilement en défendant à la fois l’identité française et le régionalisme germanophile (2). Mais affecter de ne rien voir permet  de continuer à gérer tranquillement…

Au chapitre des problèmes régionaux dont on parle le moins possible dans la classe dirigeante, il faut encore citer les tensions au Pays Basque, l’habitude de situer en « Catalogne-Nord » (y compris sur des documents officiels) le département du Roussillon, et les phénomènes de décomposition sociologique, culturelle, politique et morale qui affectent l’ensemble du Midi Méditerranéen. Là encore, l’analyse publiée par Hérodote est éclairante et inquiétante, Pierre Tafani nous invitant dans son article à découvrir un Midi « entre ségrégation et clientélisme ». Comme en Corse naguère, on aurait tort de considérer comme folkloriques les pratiques clientélistes, et comme de regrettables exceptions les démêlés judiciaires de MM. Médecin et Mouillot. Car le Midi a vécu un véritable séisme : comme le montre Pierre Tafani, « la sociabilité indigène et ses coutumes du XIXe siècle, célébrées d’une manière qui tendait à les taire passer pour éternelles par Bosco, Daudet, Giono, Pagnol ou Mistral, se sont quasi volatilisées, et le système identitaire républicain qui lui était associé, fondé sur l’école publique, une forte attirance pour les métiers administratifs et une paysannerie laïcisée, est bousculé ou remis en cause ». Le nouveau modèle, qui tend actuellement à s’imposer, est celui d’un Midi réactionnaire, qui hésite actuellement entre une ségrégation communautariste à caractère tribal et le renouveau d’un clientélisme de proximité. Dès lors, comment s’étonner que le Front national remporte des succès croissants, en développant à la fois les thèmes de l’identité nationale et de la ségrégation ethnique ?

De ces diverses approches se dégage une même conclusion : les menées terroristes, les velléités séparatistes, les tentations communautaires et les votes en faveur du Front national expriment de façon confuse ou contradictoire, mais toujours inquiétante, la crise latente de notre nation et les menaces de dissociation auxquelles elle est ou sera confrontée. Comme d’habitude, la classe dirigeante préfère ne rien voir et surtout ne rien dire et laisser faire tout en continuant à jouer avec l’argent sale, alors que les dérives corses et les percées national-populistes en Alsace et dans le Midi disent les désastres politiques qui résultent de la veulerie, de la temporisation, de la cécité et de la corruption d’une élite qui se croit omnipotente et omnisciente.

Qu’importe. Cette élite se donne bonne conscience en traitant d’imbéciles et de salauds tous ceux qui votent pour le Front national, qui se réfugient dans l’islamisme radical, ou qui tombent dans le banditisme parce qu’ils sont victimes de l’horreur économique, et désespérés par la démission des politiques.

Que faire pour éviter le pire ? Yves Lacoste a raison d’écrire dans sa présentation des « périls géopolitiques » qu’il faut redonner un sens à la nation, cesser de dénigrer l’État et poser en termes nouveaux les questions économiques et sociales. Sinon, les logiques violentes du « marché mondial » engendreront des conduites non moins violentes de repli agressif.

A qui la faute, sinon aux responsables politiques ou supposés tels qui, à droite comme à gauche, ne se disputent le pouvoir que pour nous accabler, par la suite, de leurs constats d’impuissance ?

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(1) Sauf indication contraire, tous les articles cités ont été publiés dans le numéro 80 d’Hérodote, 1er trimestre 1996

(2) L’article de Richard Kleinscliniager peut être complété par les contributions de chercheurs alsaciens (dont l’auteur précité) publiées sous la direction de Bernard Reumaux et Philippe Breton dans « L’appel de Strasbourg » (Éditions de La Nuée bleue, 1997) dont Royaliste n°684 a rendu compte.

Article publié dans le numéro 685 de « Royaliste » – 21 avril 1997.