Voici un ouvrage qui renouvelle de manière décisive les questions qui nous préoccupent. Auteur d’une œuvre déjà considérable, Shmuel Trigano (1) est un penseur rigoureux, qui définit avec soin les mots périlleux, les idées faussement claires et les concepts énigmatiques dont se servent les intellectuels et les polémistes contemporains.

Commençons par le plus difficile – la mise à mort des Juifs par les nazis. Elle fut décrite comme holocauste, mais le terme a été abandonné parce qu’il fait trop nettement référence à un christianisme sacrificiel. Parler de génocide banalise l’événement (il y a eu d’autres génocides) et le circonscrit à un peuple racialisé, saisi dans sa particularité « ethnique », sans égard pour les enjeux métaphysiques et théologiques. Judéocide est un terme qui souligne la singularité du meurtre, sans que nous comprenions « ce que les nazis ont tué dans les Juifs » et la volonté de garder le terme hébraïque (la Shoah) signifie qu’il y a là un fait inintelligible dans toute autre langue, une énigme qui nous renvoie à l’impossibilité de penser après Auschwitz. Ainsi, le mot choisi décide déjà du sens donné à l’événement et de la place qui lui est assignée dans l’histoire : tragédie parmi d’autres, crime métaphysique, massacre inouï, sacrifice de nature religieuse ouvrant sur le sacré…

Shmuel Trigano étudie toutes les pensées sur la Shoah, refusant ainsi l’interdit énoncé par les tenants d’une « sacralité régressive par rapport au monothéisme ». Il passe au fil de la critique le négationnisme, la « nouvelle gauche » révisionniste (Alain Brossat, Tzvetan Todorov) qui voudrait nous faire croire que les victimes juives de l’hitlérisme sont du côté des bourreaux staliniens, et les formes prises, en France, en Israël, par les « religions de la Shoah ». L’intention n’est pas polémique. Il s’agit de comprendre pourquoi la Shoah a eu lieu en un certain moment de l’histoire, sur le continent européen, et pourquoi la question juive s’y trouve posée depuis deux siècles de manière tellement complexe et profonde que même les attentions des judéophiles à l’égard de la communauté juive  provoquent le malaise.

La réponse troublera bien des citoyens qui se croyaient politiquement impeccables : la question juive est au cœur de la démocratie, elle constitue le point aveugle de la modernité. Cela ne signifie pas qu’il faille instruire le procès de la démocratie. A la manière des psychanalystes, Shmuel Trigano pose la question juive aux démocrates modernes pour qu’ils explorent leur inconscient, afin que nous évitions de nouveaux retours sanglants du refoulé.

Deux philosophes qu’il nous fait redécouvrir l’ont précédé dans cette interrogation. Jean-Paul Sartre (Réflexions sur la question juive) a été souvent critiqué pour l’ambiguïté de sa thèse, selon laquelle le juif n’existe que dans le regard de l’antisémite, ce qui revient à nier l’être-juif. Mais Sartre pointe la défaillance du démocrate et de l’universel démocratique à l’égard du Juif, qui est regardé comme homme et comme citoyen sans égard pour sa singularité juive. L’antisémite récuse la particularité du « peuple juif » qu’il constitue en entité comploteuse et subversive, et le démocrate refuse la singularité juive au nom de l’homme universel et du citoyen qui est par définition membre d’un Etat-nation. Et c’est en tant que démocrate lui-même que Sartre, faute de saisir l’historicité juive, ne parvient pas à reconnaître le Juif en tant que tel.

L’analyse d’Annah Arendt (Sur l’antisémitisme) est, comme toujours, d’une admirable acuité. Pour elle, le problème juif est d’ordre politique, et l’antisémitisme est le produit de la modernité : c’est parce que le Juif est devenu un citoyen émancipé, libéré de ses appartenances religieuses et de son assignation géographique, une créature non-définie, qu’on s’ingénie à lui donner une définition génétique, raciale, et à lui prêter, comme à l’homosexuel, des vices intéressants. Or l’attraction-répulsion s’éprouve dans les deux sens et a conduit au marquage puis à l’extermination des porteurs d’étoile jaune ou de triangle rose.

Mais l’institution et la destruction des Juifs en tant que peuple ne sont pas seulement le résultat du racialisme et du délire hitlérien. La question juive se pose aussi dans l’Etat-nation qui a trouvé dans le jacobinisme français son modèle achevé. Car l’Etat démocratique moderne a toujours eu un problème majeur avec le peuple en général, et avec le « peuple juif » en particulier.

A juste titre, Shmuel Trigano nous fait relire l’abbé Grégoire, qui voulait régénérer les Juifs, et nous rappelle que la suppression égalitaire des privilèges entraînait nécessairement l’effacement des particularités religieuses, culturelles et sociales et la destruction des déviants politiques. Pour lui, les massacres de Vendée annoncent d’autres tentatives d’éradication de tout ce qui apparaît sous une forme singulière dans la Nation-Peuple reliée à l’universel, de tout ce qui se manifeste comme diversité au sein de l’unitarisme crispé. L’Etat-nation jacobin, c’est aussi le Peuple écrasant les menus peuples, et « l’homme en exil dans le citoyen, abandonné à toutes les destructions » car « le destin des Juifs dans la Shoa est en en effet exemplaire du destin des hommes dans la citoyenneté. C’est du fait de leur situation d’exclus universels de toute l’Europe que le destin de l’Europe s’est illustré à travers eux ».

Hélas, il ne suffit pas de débattre sur le point de savoir si la réflexion de Shmuel Trigano est intellectuellement satisfaisante. Nous ne contemplons pas la modernité de loin ni de haut, nous sommes modernes et, malgré notre terrifiant passé, malgré notre compassion humaniste et notre souci humanitaire pour toutes les victimes, nous avons toujours du mal à reconnaître dans l’Homme et dans le Citoyen,  le Noir, l’homme ou la femme homosexuel (le) qui en viennent à s’affirmer réactivement sous la forme de communautés et qui prennent ainsi le risque de se désigner à la persécution.

Nous continuons de vivre sous la menace de l’extrême violence, car la modernité s’est faite contre la naissance, contre la filiation, au mépris de l’origine, et dans le refus des médiations qui permettent d’éviter le pire. Aussi est-il tentant de se proclamer antimoderne, mais ce n’est qu’une pose. Nous devons sortir des impasses de la modernité pour envisager le nouvel âge de la démocratie, comme nous y invite Shmuel Trigano dans une conclusion donnant matière à un débat auquel nous avons, pour notre part, l’intention de participer.

***

(1) Shmuel Trigano, L’Idéal démocratique à l’épreuve de la Shoah, Editions Odile Jacob, 1999.

 

Article publié dans le numéro 748 de « Royaliste » – 17 avril 2000