Effondrement d’empires, bouleversements sociaux, désorganisations symboliques : le « grand dérangement » des sociétés contemporaines annonce l’entrée dans un nouvel âge de l’humanité. Certains sont fascinés par l’aventure. Beaucoup vivent dans l’angoisse et subissent toutes sortes de détresses. Qu’en penser ? Que faire ? La réflexion de Georges Balandier est indispensable à notre travail de discernement.

Aller à l’aventure, cela veut dire tout bonnement qu’on va de l’avant. Tel est bien l’injonction qui nous est adressée. Il faut bouger ! Avancer sur les chantiers, grâce aux dossiers fournis par les experts ! Il faut que chacun accepte l’injonction et la reprenne, afin de ne pas passer pour réactionnaire. Mais il faut bien s’avouer un jour ou l’autre que ce discours nous fait violence. Nous apprécions aussi, parfois, les relations stables, les rythmes anciens, les paysages familiers, les bonnes vieilles certitudes. Les publicitaires le savent et exploitent ce désir de retrouver ou de conserver ce qu’on appelle « les racines ». Mais la consommation de produits plus ou moins « verts » et les vacances sur des plages « sauvages » ne calment pas notre angoisse devant les bouleversements technologiques, biologiques et sociaux qui sont à l’œuvre. Nous sommes tentés de faire une croix là-dessus : d’où l’attrait de l’écologisme et le regain d’intérêt pour les partisans de la décroissance.

L’un des mérites de Georges Balandier (1) est de nous confronter à ces « nouveaux nouveaux mondes » qui nous laissent perplexes et nous inquiètent. Il s’y aventure avec son expérience personnelle et son savoir, qui font de lui le contraire d’un expert. Expérience du jeune homme rejoignant le maquis puis de l’homme engagé en Afrique avant la décolonisation, vivant « en harmonie avec les Noirs » – ce qui le classait parmi les bougnouphiles -, vivant « une relation indécente et mal acceptable pour un monde colonial devenu pourtant plus vulnérable ». Dur apprentissage, sous l’œil des Renseignements généraux, adouci par la fraternité (avec Alioune Diop) et approfondi par le travail de l’anthropologue.

Encore faut-il faire les distinctions nécessaires, au sein de cette discipline. On y trouve des « chercheurs-experts » qui débitent leur thèse et fournissent les justifications demandées par le marché et trouvant là leur confort. Attitude rentable, contre laquelle Georges Balandier s’insurge : « notre métier, c’est d’être dans l’inconfort, ne pas dire ce qui est attendu, mais contribuer à faire voir autrement, aider à identifier ce qui est en devenir, le faire reconnaître et mettre ainsi en garde ». Je signale, sans pouvoir m’y attarder, les belles évocations de Marcel Mauss et de Claude Lévi-Strauss, la discussion des thèses de Pierre Bourdieu, les jugements portés sur les intellectuels… pour souligner ce qui nous préoccupe tous : l’avenir vers lequel nous sommes embarqués. Car il faut s’y faire : dans un précédent ouvrage (2), Georges Balandier nous avait prévenus que « nous allions vers un grand dérangement, peu pensé et, en conséquence, non maîtrisé ».

Nous y sommes. Nous y entrons, en Europe de l’Ouest, plus tard que beaucoup d’autres : pensons à l’effondrement de l’Union soviétique, aux guerres qui ont ravagé l’ancienne Yougoslavie, à la mutation de la Chine toujours soumise à la dictature communiste et maintenant à l’agonie du « modèle américain » qui fascine Nicolas Sarkozy.

Il y a la crise mondiale, qui nous frappe cruellement ;

Il y a l’épreuve imposée à d’innombrables salariés pendant « la crise d’avant la crise » (1974-2007) et qu’ils ont vécue comme un déni de dignité. Désormais, nous comprenons fort bien ce que disait le jeune Sékou Touré à Georges Balandier : « Nous souffrons moins de la misère que nous ne soufrons du non-respect de notre dignité » ;

Il y a ce nouvel âge que notre anthropologue aborde, loin de l’aigreur réactionnaire et de l’optimisme progressiste, avec l’inlassable curiosité qui porte ce grand voyageur vers tout ce qui est en mouvement. Ce qui ne l’empêche pas de souligner l’importance de l’immémoriel et de reconnaître la part stable qui existe dans nos sociétés – je renvoie aux belles pages sur Oxford, presque hors du temps, qui donne à l’Angleterre une image traditionaliste alors que les Anglais, plus que nous autres, cultivent l’excès et adorent les excentriques. L’Angleterre entre en même temps que ses voisins dans un nouvel âge : pas seulement celui des nouvelles techniques de communication – Internet et le portable – mais les biotechnologies qui branchent du mécanique sur du vivant et ces machines qui permettent des calculs prodigieux mais qui échappent à leurs utilisateurs – ce qui est un des aspects de la spéculation boursière et de la crise des banques.

Georges Balandier dit avec raison qu’il est urgent d’explorer ces « nouveaux nouveaux mondes » bien qu’ils provoquent en nous le malaise du dépaysement. Ce ne sont pas seulement des « structures » sociales qui sont ébranlées ou qui disparaissent mais notre relation aux autres, aux objets et à la temporalité qui est mise en question. Date de la « rupture globale » ? La fin des années quatre-vingt. « Alors, tout bascule dans un autre âge. Le vivant n’est plus seulement du pur vivant. L’intelligence est mécanisée, introduite dans les robots, dans des dispositifs digitalisés. Le virtuel bouleverse le statut de l’imaginaire et provoque la naissance des doubles du monde réel (les mondes de second life)… ».

Vingt ans après cette grande rupture, nous manquons toujours des méthodes et des éléments d’analyses qui nous permettraient de mieux appréhender les nouveaux mondes : « on reste trop souvent dans la rétrospective, et aussi dans l’exercice de la commémoration, avec une pensée qui fonctionne en employant des équipements du passé, alors qu’il faudrait s’aventurer, considérer ce monde comme un univers d’exploration où il urge de créer, d’inventer des mots nouveaux et des systèmes d’interprétation inédits. Il faut raviver l’audace de l’exploration, ne pas simplement entretenir le désir de la gestion qui maintient et veut sécuriser ». Il y aurait beaucoup à dire sur la faillite conjointe des intellectuels médiatiques et de l’actuelle « gouvernance ». Par exemple, le couple formé par André Glucksmann, intellectuel des années soixante, et Nicolas Sarkozy, politicien issu des années cinquante, est moins étrange qu’il n’y paraît : pensons à leurs fantasmes qui datent des premières années de la guerre froide, ruée des chars russes sur l’Europe chez le premier, culte de la « belle (voiture) américaine » chez le second (3).

Les mimiques malruciennes et les rêveries en technicolor prêteraient à rire si le jeu politique n’était pas bloqué, dans la « famille occidentale » comme dans maints pays d’Orient, par les oligarchies et divers types de dictature. Face aux gestionnaires du pouvoir, habiles à neutraliser les différentes formes de la contestation politique, il ne reste plus que le recours à une contestation de type religieux qui conduit à ce que Georges Balandier appelle « la violence sacrale ».

Ce « retour du religieux » comme expression d’un désir de transcendance récupéré par des extrémistes, laisse entière la question du politique, décisive pour Georges Balandier qui s’inquiète du vide créé par les gestionnaires et les systèmes-experts. « Où est la grandeur du politique, où est sa force, sa capacité de projection dans un avenir moins mal défini, désiré, débattu, contesté aussi ? Sans une telle projection, il n’y aurait ni projet (évidemment), ni capacité mobilisatrice suffisante. Et tout cela, au moment même où le chaos économico-financier parvient à l’extension planétaire ». Ce n’est pas lui qui se laissera prendre aux caricatures offertes sur le marché et revendues par divers polémistes. Avis aux journalistes de Marianne, qui dénoncent la « monarchie » de Nicolas Ier : « Ce que nous apprend l’anthropologie historique et politique conduit à reconnaître dans les manières politiques d’aujourd’hui une sorte de jeu des apparences, où l’on devient davantage star que potentiel souverain, monarque ».

Accord sur l’essentiel, qui n’exclut pas quelques divergences dans les observations. A la différence de Georges Balandier, je crois que les Aristote et les Montesquieu du nouvel âge sont bel et bien parmi nous et que de grandes œuvres sont en voie de construction. Mais les oligarques et les journalistes s’en moquent : il y a une haine croissante de la pensée, masquée par les révérences faites aux grandes figures du passé.

Par ailleurs, j’apprécie la subtilité de sa distinction entre l’ancien « individualisme des choix » et cet « individualisme des circonstances » qui caractérise notre époque. Il me semble que d’innombrables Français se redécouvrent citoyens d’une nation (depuis le référendum de 2005) et qu’ils rêvent d’une action collective fortement empêchée par des directions partisanes et syndicales qui sont incapables, après les grandes remises en cause du siècle dernier, de proposer de nouveaux projets. Ecoutons la rue : « Tous ensemble ! » « Solidaires » ! Et ce mot d’ordre, « Rêve générale », paru depuis peu…

Mais il est possible que je prenne nos rêves pour des réalités. Cela ne me gêne pas, au contraire : le propre du militant politique, c’est de faire apparaître au terme de son combat une nouvelle réalité – qui n’est pas souvent celle qu’il a souhaitée. Il agit dans l’immédiat, pour réaliser aussi vite que possible son objectif. Mais au fil de son engagement il lui faut se mettre régulièrement à distance, prendre de la hauteur en compagnie des anthropologues et autres penseurs de la société passée et à venir. C’est à cette condition qu’un engagement peut demeurer à tous égards sensé.

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(1) Georges Balandier, Le dépaysement contemporain, L’immédiat et l’essentiel. Entretiens avec Joël Birman et Claudine Haroche, Presses Universitaires de France, 2009. 20 €.

(2) Cf. Le grand dérangement, PUF, 2005.

(3) Décoré de la Légion d’honneur par Nicolas Sarkozy le 15 avril dernier, André Glucksmann a selon Le Monde du 17 avril, remercié le supposé président en ces termes : « Peut-être que la seule chose qui restera de l’Europe (sous présidence française) est que tu aies réussi à arrêter le déferlement des chars russes. » – en Géorgie, où la contre-attaque russe avait des objectifs limités.

 

Article publié dans le numéro 949 de « Royaliste » – 2009.