Pourquoi Tintin est-il, au même titre que les plus grands personnages littéraires, une figure universelle qui nous donne à penser ?

Ceci est vraie question, et non un paradoxe amusant. Cette question, que tous les lecteurs de Tintin se posent un jour ou l’autre, est digne d’une réponse philosophique. Et cette réponse, quand elle est donnée, ne saurait être présentée comme une plaisanterie de Normaliens à usage de quelques initiés.

Disqualifier en ces termes une réflexion approfondie, comme l’a fait Le Monde dans sa présentation du livre d’Alain Bonfand et Jean-Luc Marion (1), relève d’une démagogie secrètement méprisante : le peuple des non- philosophes est prié de passer son chemin, renvoyé à sa lecture première pimentée à la rigueur d’un brin de psychanalyse. Or le travail de Bonfand et Marion est destiné à l’ensemble des lecteurs adultes de Tintin, que la citation placée en quatrième de couverture ne doit pas rebuter : elle n’est pas faite pour intimider, mais pour provoquer cet étonnement qui est au commencement de toute science. A suivre le travail de nos deux philosophes, on s’apercevra très vite que cette « remontée de l’ontique à l’éthique », qui a fait sursauter le chroniqueur du Monde, est beaucoup plus facile à comprendre que la monnaie unique.

Cela dit, revenons à la question initiale : pourquoi Tintin est-il lu « de 7 à 77 ans » dans tous les pays, dans toutes les langues ? Pourquoi échappe-t-il aux modes, aux idéologies politiques (quoi qu’on en dise) sans qu’on puisse même évoquer le charme des personnages et des situations d’une époque donnée ?

La réponse est que les aven tures de Tintin illustrent à tous égard l’aventure de notre propre vie et de toute existence humaine : nous partons de la découverte du monde et de ses habitants (« l’ontique »), nous traversons diverses épreuves qui nous incitent à nous poser les grandes questions (« l’éthique ») qui concernent la vérité et le mensonge, le bien et le mal, les fins ultimes…

Or justement c’est grâce à Hergé que l’enfant fait cette découverte du monde et de « la vie telle qu’elle est ». Alors que ses parents lui disent qu’il est trop jeune pour comprendre, Tintin lui fait connaître la politique dans ce qu’elle a d’essentiel (Le Sceptre d’Ottokar comme traité de légitimité), l’illusion médiatique (Les Bijoux de la Castafiore), les marchands d’esclaves (Coke en stock)… Et l’adulte reprenant ses album fera et refera un véritable parcours éthique, au cours duquel toutes les questions décisives sont posées, jusqu’à ce Vol 714 pour Sydney qui est une méditation sur le Jugement Dernier. Chaque page prend sens par rapport à cette aventure existentielle, chaque image est regardée comme un tableau riche de significations. Tintin l’inépuisable.

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(1) Alain Bonfand, Jean-Luc Marion, Hergé, Tintin le Terrible ou l’alphabet des richesses, Hachette, 1996.

Article publié dans le numéro 665 de « Royaliste » – 13 mai 1996.