Paysages de campagne. Ce titre est un non-sens. Il n’y a pas de paysage, mais un bourbier. Il n’y aura pas de campagne, mais une manœuvre d’état-major pour investir un campement déserté. Il ne devrait pas y avoir de surprise quant au nom du vainqueur puisque tout le monde annonce l’entrée de M. Balladur à Matignon.

Edouard Balladur ? En personne ? Oui, mais il est interdit de bailler. Quelque chose ne va pas, et la vigilance s’impose plus que jamais. Pourtant, me direz-vous, les socialistes remplissent exactement le rôle qu’ils se sont assignés. C’est vrai. Le Parti socialiste joue perdant avec un acharnement qui étonne malgré tout ce que nous savons de son masochisme impénitent.

Résumons : après avoir tout détruit autour de lui, le P.S. s’est retrouvé seul. S’apercevant que la solitude était dangereuse, il chercha des alliés et fut surpris de ne rencontrer qu’indifférence et inimitiés chez des écologistes tout à coup très courtisés. Devinant peut-être qu’il payait plus d’une décennie de suffisance et de mépris à l’encontre de tout ce qui n’était pas lui, le dit parti conclut une alliance avec quelques comparses – à savoir les radicaux de gauche, et ce M. Soisson dont la réputation n’est plus à défaire.

ABANDON

Avec ces impressionnants renforts, le coup d’envoi de la campagne fut donné sur le mauvais terrain et du mauvais pied. M. Fabius évoqua une mystérieuse « chambre noire » et M. Bérégovoy agita la menace de l’État RPR comme s’il voulait à tout prix que M. Juppé lui renvoie la politesse – ce que ce dernier s’empressa de faire. Mauvaise pièce. Mauvais rôles. Mauvais drôles. Nous n’avions encore rien vu. Déjà discrédités par les affaires d’argent, les socialistes ont affronté de manière confuse et finalement désastreuse la tragédie du sang contaminé. A la fin de la session parlementaire, les atermoiements puis la fuite de Laurent Fabius abandonnant à leur sort Georgina Dufoix et Edmond Hervé, avant le revirement du Premier secrétaire désavoué par son groupe et sans doute tancé en haut lieu, laissent une impression désastreuse. Un chef de parti qui n’en est pas un, puisqu’il répugne à partager l’épreuve commune. Un « candidat virtuel » qui sort de l’ombre pour donner, dans le dos de ses amis, de méchants coups de lame. Des troupes discréditées, épuisées, désorientées… Le Parti socialiste espère que François Mitterrand le sauvera – une fois de plus – par une cohabitation réussie. Encore faudrait-il que la victoire de l’opposition ne soit pas écrasante.

Quelle que soit son ampleur, le changement de majorité parlementaire ne sera pas triomphal pour la droite. Chacun sait que la rivalité entre ses deux chefs pose un problème insoluble. Ce conflit interne se complique par la manifestation de nouvelles ambitions personnelles – celle de François Léotard notamment. Il est aggravé par l’opposition politique menée au sein du RPR par Charles Pasqua et Philippe Séguin, dont la popularité à droite (et parfois à gauche) n’est plus à démontrer.

Toutes tendances réunies, la droite présente en outre deux fragilités majeures :

– elle est attendue sans être désirée, et sa victoire obtenue par rejet de l’autre camp l’exposera à une contestation d’autant plus vive et rapide que ses chefs sont des figures connues et souvent usées, et que les plus populaires de ses représentants sont pour diverses raisons marginalisés.

– elle n’a pas de programme cohérent ou séduisant, et les restes de l’illusion néo-libérale de 1986 seront utilisés à contre-tendance. La misère, la violence, les désastres industriels, la furie spéculative et la corruption généralisée engendrés par l’idéologie du marché exigent une réaction que la droite n’a pas su anticiper et qu’il lui sera difficile d’assumer.

FRAGILITÉS

C’est dire que le futur gouvernement ne peut compter ni sur une dynamique dans le pays, ni sur l’attrait de la nouveauté, ni sur l’unité de la coalition victorieuse, alors qu’il sera immédiatement confronté aux affaires d’argent (qui éclaboussent aussi l’actuelle opposition), à la crise de confiance qui affecte l’ensemble du personnel politique, aux malaises et aux révoltes sociales, aux difficultés, aux conflits et aux tragédies qui touchent l’ensemble de l’Europe.

Dès à présent, l’interrogation politique doit porter bien au-delà du débat électoral et de sa conclusion logique. Ce n’est pas seulement un parti qui est menacé, mais l’ensemble du système politique. Ce n’est pas le changement de gouvernement qui est l’enjeu véritable, mais la capacité du pouvoir politique en tant que tel face à une société qui est en train de perdre l’ensemble de ses repères. L’inquiétant, ce n’est pas le retour de l’Etat-RPR, comme fait mine de le croire ce brave M. Bérégovoy, mais le mal-être qui affecte maintenant nos plus proches voisins. Serons-nous frappés par une nouvelle poussée de fièvre identitaire, ou sommes-nous déjà convalescents ? De violentes tensions régionales menacent-elles notre unité ou, à quelques exceptions près, sommes-nous sur la voie d’un apaisement définitif ? Une révolte sociale de grande ampleur pourrait-elle, comme cela arrive parfois, ouvrir de nouvelles perspectives ? Notre pays est un composé instable, d’où peut sortir le meilleur et le pire. Pour M. Balladur et ses amis, l’heure de la victoire devrait être celle de l’angoisse.

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Editorial du numéro 591 de “Royaliste” – 28 décembre 1992