En septembre 2007, un acteur américain, George Dennis Carlin, dit avant tout le monde et en peu de mots la vérité sur la crise dans son pays : « Cela s’appelle le rêve américain parce que tu dois être vraiment endormi pour y croire ». Deux maîtres-experts confirment.

Toutes les données réunies dans le livre de Patrick Artus et Marie-Paule Virard (1) sont connues des lecteurs de « Royaliste » grâce à nos amis économistes et l’hypothèse, ici familière, du déclin américain est présentée comme une dramatique révélation. Emmanuel Todd n’est pas cité, Jacques Sapir et Jean-Luc Gréau non plus. Ce qui permet de vendre du neuf, de l’inédit, de l’inouï.

Pourquoi s’attarder sur cette compilation, assortie de maigres références théoriques ? Parce que Patrick Artus, directeur de la recherche de Natixis, professeur à l’Ecole polytechnique, est le pape de l’expertise économique. Parce que Marie-Paule Virard, ancienne rédactrice en chef du magazine « Enjeux-Les Echos », est une pointure. Ce qu’ils disent est tenu pour vrai dans l’oligarchie et leur argumentation risque d’impressionner nombre de « décideurs », pour le meilleur et pour le pire.

Le meilleur : la fraction optimiste du milieu dirigeant va peut-être comprendre que la crise mondiale n’est pas une récession classique et de courte durée dont nous pourrons sortir grâce à des « stabilisateurs automatiques » : cette crise est systémique, elle a pris naissance aux Etats-Unis et elle marque la fin du « modèle américain ». Ce modèle est ultralibéral dans son application systématique de la théorie (fausse) des avantages comparatifs : elle a conduit les Etats-Unis – et d’autres pays – à accepter de perdre une part croissante de leur substance industrielle pour mieux se spécialiser dans la production haut de gamme et dans la gestion des services hautement rentables.

Mais on s’aperçoit que ces secteurs aussi peuvent être massivement délocalisés, ce qui provoque une chute de croissance qu’il faut compenser par le déficit public et par l’endettement croissant des ménages. Le déficit public est financé par le placement de bons du Trésor américain à l’extérieur. Les ménages américains compensent la baisse des salaires par le recours au crédit. C’est ainsi qu’ils ont pu maintenir leur consommation tout en continuant à acheter, toujours à crédit, des maisons. Depuis l’été 2007, ce système vicieux ne peut plus fonctionner. Tout est colossal dans ce que révèle la crise : l’endettement des ménages, la masse des titres pourris détenus par les banques, le déficit budgétaire, le déficit du commerce extérieur, les effondrements industriels (General Motors), le nombre croissant de chômeurs et de travailleurs pauvres, le nombre des salariés qui ne peuvent plus se soigner ni même se nourrir normalement, le nombre de ceux qui voient s’amenuiser le montant de leur retraite par capitalisation. Les chiffres accumulés et commentés par Patrick Artus et Marie-Paule Virard sont accablants.

Bilan : les Etats-Unis, engagés de surcroît dans deux guerres perdues mais excessivement onéreuses, placent des bons du Trésor en Chine pour limiter les désastres tandis que les Chinois soutiennent le dollar pour ne pas être lésés car leurs réserves dans cette monnaie sont considérables. Américains et Chinois se sont pris mutuellement en otages. Cela crée une situation instable qui peut, en se dénouant, entraîner une chute catastrophique du dollar.

Telles sont les données que les oligarques français et européens ont intérêt à connaître. Mais ils vont aussi adopter les solutions avancées dans le livre parce qu’elles confortent leur tendance à se solidariser avec les Américains. Les deux maîtres-experts sont des atlantistes qui parlent aux atlantistes : non, il n’est pas trop tard pour sauver l’Amérique ! Oui, « il faut sauver le soldat Obama » !

Comment ? En empêchant la chute du dollar et en écartant, pardi, la tentation protectionniste. Il faut donc collaborer avec les Etats-Unis : « Barack Obama a besoin des milliards du reste du monde et le monde a intérêt à maintenir le dollar hors de l’eau ». Les grandes banques centrales (Europe, Chine) doivent financer les investissements industriels, les infrastructures publiques, les économies d’énergie, les dépenses de recherche par un « plan Marshall » qui permettra de rétablir le « leadership » américain.

D’où cette conclusion hallucinante : «Et si le reste du monde prend la peine de financer le retour à la compétitivité de l’économie américaine, autrement dit à aider un puissant concurrent à se refaire une santé industrielle et renonce du même coup à mettre l’épargne mondiale au service du développement des pays pauvres [je souligne], c’est bien sans doute aussi que la réparation des fondations de la maison Amérique constitue un préalable à toute consolidation de l’économie mondiale ».

Aidons les Etats-Unis à siphonner l’épargne mondiale pour qu’ils puissent ensuite nous concurrencer plus durement ! Expliquons aux pays pauvres qu’ils doivent patienter pendant une ou deux décennies et endurer les famines et les épidémies pour la reconstruction d’un pays prédateur ! Demandons poliment aux dictateurs de Pékin d’empêcher les ménages chinois de trop consommer ! Prions pour que les Américains, une fois rétablis dans leur prospérité économique et financière, ne nous plongent pas dans une troisième crise mondiale !

Je souhaite à Patrick Artus et Marie-Paule Virard un énorme succès de librairie : leur livre nourrit, formidablement, la colère.

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(1) Patrick Artus, Marie-Paule Virard, Est-il trop tard pour sauver l’Amérique ? La Découverte, 2009. 12 €.

 

Article publié dans le numéro 950 de « Royaliste » – 2009