Par son titre, le « Krach de l’euro » annonçait l’échec rapide du passage à la prétendue « monnaie européenne »… qui s’est imposée rapidement et sans grandes difficultés. Bertrand Renouvin expose, à première vue, les causes de cette erreur d’analyse.

Pendant des années, j’ai affirmé au fil de mes éditoriaux, dans de nombreuses réunions puis dans un livre que les conditions qui rendaient possible un passage à l’euro n’étaient pas réunies. Pas de monnaie sans Etat, pas de monnaie fiduciaire sans l’existence d’un pouvoir fondé sur une légitimité démocratique… Ces arguments, exposés de diverses manières, inspirés par les travaux de plusieurs maîtres en matière monétaire, cent fois mis à l’épreuve des discussions, des lectures et des informations dont j’ai pu disposer, ont été pris en défaut : dès la première quinzaine de janvier, il était évident que le passage à l’euro était une réussite qui apportait un net démenti à ceux qui, comme moi, espéraient une sorte de referendum spontané contre la monnaie émise sous l’égide de la Banque Centrale Européenne. Succès, donc, de Wim Duisenberg, Jean-Claude Trichet et autres européistes ?

Succès technique en effet. Pourquoi ?

J’ai sous-estimé le caractère automatique du changement de monnaie par le biais des chèques et des cartes de paiement, ainsi que le rôle majeur joue par la grande distribution, transformée en gigantesque et très efficace bureau de change – qui ne fonctionnait que dans le sens francs-euros. Pas de choix possible, mais une contrainte dont nul ne peut dire comment elle a été ressentie dans les premiers jours. Elle ne fut pas assez forte pour provoquer des réactions de mécontentement.

J’ai sous-estimé le rôle de la « communication » en faveur de l’euro. Cette gigantesque opération publicitaire a répandu en France et à l’étranger un sentiment de résignation, qui s’est mélangé dans les premiers jours au caractère ludique du changement de pièces et de billets.

J’ai surestimé les capacités de réactions des adversaires de l’euro : les plus virulents adversaires des traités de Maastricht et d’Amsterdam n’ont pas fait campagne, ils ne se sont même pas exprimés sur le sujet – mais il est vrai que les grands médias, qui ont traité le passage à l’euro comme le passage à l’an 2 000 (dans les deux cas, la célébration de l’événement a été définitivement close dans les tous premiers jours de janvier). Un référendum spontané aurait supposé un débat politique préalable, et une information des citoyens sur la nature des enjeux. Par ailleurs, les syndicats de la banque et de la Poste, qui détenaient en janvier un formidable pouvoir de négociation, ont mené une grève timide et sans lendemain. Du coup, la question de l’euro a été totalement dépolitisée et le « passage » ravalé au rang de l’exploit sportif, historiquement insignifiant par nature.

Cette insignifiance déconcerte aujourd’hui les adversaires comme les partisans de l’euro. Ces derniers se trouvent devant la nouvelle monnaie comme la poule devant l’œuf : c’est une monnaie sans Etat, mais elle n’est pas capable d’engendrer ce qui lui manque puisque le « big bang » fédéraliste n’a pas eu lieu. Les adversaires de l’euro sont obligés de reconnaître que, pour le moment, cette monnaie circule sans qu’on sache en quoi ses utilisateurs ont confiance : l’existence d’un réseau national de banques centrales, l’apparence de garantie étatique donnée par les interventions des gouvernants dans chaque pays ? Il est trop tôt pour le dire.

Mais il est possible d’apprécier les conséquences neutres ou négatives du fameux passage : sur le plan international l’euro reste sous la dépendance du dollar et des états d’âme de M. Greenspan ; dans tous les pays de la zone euro, on a observé de très fortes hausses de prix, maintenant masquées par la publication des taux d’inflation qui permettent d’étouffer statistiquement la perte réelle de pouvoir d’achat. Et l’euro n’enraye en rien la logique de récession… Il faut attendre encore pour mesurer l’ampleur des autres conséquences négatives – à commencer par l’écrasement des salaires.

Reste la principale catastrophe : nous avons complètement abandonné notre souveraineté monétaire, ce qu’un krach immédiat nous aurait permis d’éviter. Je regrette d’avoir fait confiance à la nature des choses monétaires et à la spontanéité des réactions populaires. La reconquête du pouvoir monétaire sera affaire de volonté politique.

Bertrand RENOUVIN

 

Article publié dans le numéro 788 de « Royaliste » – 10 février 2002