La déroute annoncée du Parti socialiste n’est qu’un symptôme de la crise de l’ensemble de la représentation politique et sociale. Très inquiétant…

Le Parti socialiste avait annoncé depuis deux ans sa défaite aux législatives. Elle est quasiment acquise. Soucieux de perfection dans l’acte, le même parti est en train d’organiser sa déroute. Mais comment, me direz-vous, organiser une déroute qui est par définition toujours désordonnée ? La méthode est complexe, mais l’effet semble garanti : prenez un Premier ministre qui a pour seul souci de remettre aux vainqueurs les clés d’une maison bien rangée. Ajoutez des ministres qui démissionnent pour se réfugier au Sénat (J.-M. Rausch, M. Charasse), d’autres qui gèrent au jour le jour, d’autres encore qui sont tétanisés… Additionnez le nombre de députés socialistes qui ne se représentent pas (J -M. Belorgey, E. Cresson. J. Poperen…) et dont le nombre augmente de semaine en semaine. N’oubliez pas non plus les militants rentrés chez eux, fatigués, écœurés, et aussi, dans l’appareil, les haines qui mijotent à petit feu. Vous avez déjà sous les yeux les éléments internes de la déroute.

Passons aux éléments externes. D’abord les sondages, tenus pour vérité scientifique et qui ont un pouvoir multiplicateur de panique. Ensuite les grands médias, qui s’intéressent moins à l’information qu’à la culture de la rumeur et à la mise en scène du mensonge. Rumeur : c’est France 2 qui « ouvre le 20 heures » sur le prétendu malaise du président de la République au sommet de Birmingham – au mépris de la déontologie du journalisme. Mensonge : c’est TF1 qui présente un entretien complétement fallacieux avec une chômeuse et qui refuse de s’excuser. Ajoutez les affaires de corruption et les spéculations ignobles sur la maladie du président de la République et vous aurez une première note d’ambiance de la campagne à venir.

J’allais oublier : pas de campagne sans alliances. Or le Parti socialiste se trouve face à des Verts qui sont prêts à passer des accords tous azimuts (ainsi avec Gérard Longuet en Lorraine) et qui, de toutes manières, ne sont pas des partenaires fiables. Et ce n’est pas Jean-Pierre Soisson, personnage discrédité depuis les régionales, qui sauvera la gauche. Nous en sommes là et nous n’avons sans doute pas tout vu quant aux désertions et aux trahisons qui accompagnent les déroutes. Faut-il dire tant pis, ou tant mieux ? Plutôt que de jouer les moralistes ou les revanchards, il faut examiner l’ensemble de la situation politique et réfléchir à ce qui suit :

– la domination écrasante d’un camp n’est jamais une bonne chose : ce qui était vrai en 1981 avec la gauche ne le sera pas moins en 1993 avec la droite ;

– la victoire attendue de la droite n’est pas une victoire souhaitée : l’actuelle opposition n’a pas de projet (contrairement au programme libéral de 1986 qui avait au moins l’avantage de flotter dans l’air du temps) et elle ne présente pas d’hommes neufs ;

– la déstructuration du débat politique se fait au bénéfice d’aventuriers (de Le Pen à de Villiers), de groupes de pression (les Chasseurs et Pêcheurs) et de groupes sectoriels (les Verts) qui constituent autant de négations – certes discordantes – de la politique en tant que telle.

A cette crise de la représentation politique, il faut ajouter plusieurs autres facteurs déstabilisants : la crise identitaire qui secoue l’Italie et la Belgique et qui présente quelques risques de contagion ; mais surtout le discrédit des classes dirigeantes sur fond de crise de l’emploi et de mollesse économique ; enfin cette atmosphère de curée que l’on ressent partout. Une mutation politique et sociale s’annonce, mais elle se heurte à l’absence de projet : pour la droite comme pour la gauche, la situation est dangereuse, peut-être explosive, en tous cas non-contrôlée. Avant de se réjouir des malheurs de l’autre, les chefs des différents partis devraient s’inquiéter.

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Article publié dans le numéro 587 de « Royaliste » – 2 novembre 1992