Le Parti socialiste tient son congrès à Toulouse en octobre, pour la troisième fois depuis sa victoire de 1981. Mais Valence est loin, et Bourg-en-Bresse aussi. L’image du P.S. s’est dangereusement dégradée dans l’opinion, sa défaite en 1986 est tenue pour acquise, et ses difficultés internes se sont publiquement étalées lors du Comité directeur d’août dernier. L’ancien parti de François Mitterrand a-t-il encore un avenir ? Sans prétendre à un bilan complet, tentons un bref inventaire.

Le terme d’inventaire n’est pas choisi au hasard. Il indique que le regard sera sans passion, et qu’on se gardera des habituelles facilités polémiques. Pas de catalogue des promesses non tenues, pas de couplet sur la « révolution trahie », ni de ritournelle sur la décadence. Le Parti socialiste mérite une autre critique.

LE POIDS DU PASSÉ

Sans prétendre même résumer une très longue histoire, bornons-nous à souligner ce qui, dans l’héritage du P.S., pèse encore sur son comportement actuel. D’abord une très longue opposition au pouvoir établi, qui a développé des habitudes de pensée et d’action préjudiciables à sa participation aux affaires : critique systématique privilégiée aux dépens du projet positif, caractère doctrinaire de ce projet, contradictoirement altéré par la complaisance d’un parti « attrape-tout » à l’égard de tous les intérêts catégoriels, de tous les corporatismes qui pouvaient lui servir. D’où un divorce, relatif, entre le projet socialiste et la réalité, effectif dès 1981, mais longtemps masqué par l’illusion lyrique que la victoire avait créée.

Les erreurs du septennat commençant proviennent de ce divorce entre l’efficacité de la stratégie et le caractère trop sommaire du projet, entre l’attitude doctrinaire (prétention à la vérité, volontarisme excessif) et les carences ou même l’absence de cette doctrine sur des points fondamentaux. Le Parti socialiste (on ne parle pas ici de François Mitterrand) croit qu’il incarne l’ensemble du peuple de France, il croit pouvoir manœuvrer l’économie par quelques réformes simples, il croit pouvoir réaliser la justice sociale en utilisant les mécanismes de l’Etat-providence. Mais ces croyances, parfois agaçantes, parfois sympathiques, lui masquent les faiblesses de ses analyses. Avant 1981, le Parti socialiste n’a pas réfléchi suffisamment à la radicale nouveauté des institutions de la Vème République. Il n’a pas sérieusement réfléchi à la nature de la crise économique et aux moyens d’y remédier. Il ne s’est pas aperçu que l’Etat-providence était lui-même entré en crise, et qu’une plus juste répartition du revenu national par ce biais serait source de mille difficultés. Enfin, le Parti socialiste, à lui seul majoritaire à l’Assemblée, a tout de suite oublié que la victoire de François Mitterrand était due, aussi, à des électeurs qui n’étaient pas socialistes, ni même toujours « de gauche ».

Ces carences dans la réflexion, ces erreurs d’appréciation, ont entraîné de rapides sanctions. La relance économique a été un échec, faute d’une politique économique cohérente. Le procédé utile mais non décisif des nationalisations n’a pas produit les effets attendus. Le constat tardif de la gravité de la crise a provoqué le choix brutal et contestable de la rigueur. De cette politique gouvernementale hésitante, parfois contradictoire, souvent improvisée, le Parti socialiste a été rendu directement responsable : la plupart des gouvernants ne sortaient-ils pas de ses rangs ? Pour couronner le tout, ce parti démocratique, ouvert au dialogue, souvent flou dans sa doctrine, est apparu, lors du congrès de Valence, comme un bloc dogmatique, sectaire, intolérant, aux intentions totalitaires. Cette image désastreuse fit oublier les choix positifs que le P.S. avait soutenus et votés : la décentralisation, l’abolition de la peine de mort, la politique culturelle… Nouveau bouc émissaire d’une société désorientée, le P.S. fut chargé de tous les péchés. On s’aperçut peu, ou pas du tout, que les socialistes connaissaient un déchirement croissant entre leurs nostalgies historiques, leurs doctrines traditionnelles, leurs aspirations fondamentales, et les contraintes nouvelles de l’action politique.

Entendons-nous bien. Il ne s’agit pas, à la façon de Michel Rocard, de sommer le Parti socialiste de confesser ses erreurs, et de retourner sans cesse le fer dans la plaie. Un mea culpa collectif – suivi de quelle pénitence ? – ne sauverait pas le pauvre pécheur qui doit affronter une situation d’une grande complexité.

Il y a d’abord le fait présidentiel. Sous la Vème République, le parti dominant joue un rôle secondaire et inconfortable : simple support de l’action entreprise, il ne contrôle ni le Président, ni le gouvernement, mais se borne à enregistrer leurs décisions sans tirer parti des succès alors qu’il supporte, plus que quiconque, le poids des échecs.

Il y a ensuite la logique de l’action présidentielle, et la personnalisation qu’elle provoque. Là encore, le parti est réduit au rôle de simple instrument, que se disputent les concurrents. D’où des conflits qui mettent en péril l’unité du parti (actuellement la tentative de Michel Rocard) et qui tendent à reléguer au second plan un débat idéologique qui, lui, serait acceptable.

Il y a enfin la situation du Parti socialiste dans l’ensemble de la gauche. L’union de la gauche est morte, les syndicats sont entrés dans une crise profonde, le stimulant gauchiste a disparu, et le P.S., désormais sans concurrents sérieux, est menacé par la solitude. D’où une situation délicate. Il est aujourd’hui à lui seul la majorité parlementaire, et se doit de la conserver. Il a été longtemps le parti le plus dynamique, celui qui « portait l’espérance », et doit le redevenir. Or il risque d’être battu, or son image est mauvaise, or son projet doit être renouvelé. Il faut, tout à la fois, que le P.S. soit fidèle à lui-même et critique par rapport à ce qu’il a fait, qu’il préserve sa clientèle et attire à lui de nouvelles catégories d’électeurs, qu’il s’inscrive à la fois dans la conjoncture présente et dans une mutation économique et technologique qui vient bouleverser nombre de données.

Cette situation paradoxale peut être résumée en quatre points :

— Le Parti socialiste est en train de devenir un parti-machine, comme ses concurrents de droite. Il lui faut pourtant demeurer, ou être à nouveau, un parti porteur d’idées.

— les idées socialistes traditionnelles ont vieilli, et manifestement le P.S. ne sait comment leur donner une nouvelle vie.

— comme tout parti, le P.S. s’est constitué en vue de la conquête du pouvoir, celui-ci étant envisagé comme moyen de son projet. Or le pouvoir échappe au parti dès que celui-ci obtient la victoire.

— un parti ne peut exister et grandir que dans la rivalité avec les autres partis. Or la « guerre civile froide » s’est atténuée. Comment dans ces conditions, demeurer un parti de militants ?

L’énumération, non limitative, de ces difficultés, oblige le P.S. à de nouveaux choix, quel que soit par ailleurs le résultat des élections législatives.

QUE FAIRE ?

Comme tout parti confronté à des difficultés majeures, le Parti socialiste risque d’être victime de deux tentations contraires, mais également funestes :

— Il y a d’une part la tentation du repli doctrinaire et militant. Faire comme si la vie politique et la société n’avaient pas changé, s’inventer un monde semblable à celui d’autrefois, dans lequel « les luttes » se dérouleraient comme autrefois. Un retour dans l’opposition serait alors plus confortable que la situation de parti majoritaire : il permettrait le retour à la bonne vieille idéologie, l’activité militante classique, la sécurité morale. A terme, bien sûr, un tel choix serait suicidaire puisque le fossé entre le parti et la société française ne cesserait de se creuser. Mais, pour le moment, cette solution peut séduire certains dirigeants confrontés aux problèmes immédiats.

— Il y a, d’autre part, la tentation d’un alignement « réaliste », dans le refus des « archaïsmes » qui viennent d’être évoqués, sur le monde moderne tel qu’il est. On découvre les vertus du marché, le charme de la libre entreprise et on se contente, en travaillant son image, d’être plus efficace dans la gestion d’une société capitaliste qu’on a renoncé à transformer. Cette attitude est plus attirante que la première, mais elle conduirait le P.S. à abandonner son identité.

Par-delà les questions électorales, le congrès du Toulouse est donc crucial et l’opposition entre la majorité du P.S. et Michel Rocard ne saurait être réduite à des considérations tactiques et personnelles. C’est l’avenir de la tradition socialiste qui se joue, qui ne s’inscrit pas nécessairement dans l’alternative qui vient d’être évoquée : entre l’idéalisme militant et l’effacement réaliste, une autre voie est sans doute possible, qui commence seulement d’être esquissée.

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Article publié dans le numéro 433 de « Royaliste » – 25 septembre 1985