Prudentissime, pour ne pas plus, Laurent Fabius s’avance masqué. Brouillard des mots, concepts absurdes, dénégations virulentes : sous le verbiage crypté, la froide logique ultralibérale de celui qui voudrait être le Tony Blair français.

Cela fait quinze ans que je parle le fabiusien. J’ai commencé à l’apprendre quand « Laurent » était le Premier ministre de François Mitterrand. Modeste écolier, je balbutiais au moment de l’affaire du Rainbow Warrior, mais je le parlais couramment au congrès de Rennes dans ses différentes formes. Lesquelles ?

On sait que dans certains pays, il existe une langue littéraire et une langue populaire. Le fabiusien est plus compliqué. Il faut en effet soigneusement distinguer :

– le fabiusien littéral, utilisé pour les conversations avec les proches collaborateurs. C’est une langue crue mais cependant élégante – celle du cynisme souriant, du débonnaire bourgeois qui ne tolère pas le débraillé, de la demi-vérité susurrée entre deux inflexions molles.

– le fabiusien communicationnel, qui a un sens apparent et un sens caché. C’est ce qu’on lit dans les tribunes des grands quotidiens.

– le fabiusien éthique, langue de la vertu offensée, employé dans les entretiens-chocs de la presse écrite et pour les déclarations solennelles à la télévision.

Prenons quelques exemples :

Fabiusien littéral : « Au référendum sur Maastricht, mon oui était un non au non ». Ce qui signifie que « Laurent » ne croyait pas une seconde à l’intégration européenne et à la monnaie unique.

Fabiusien communicationnel : récemment usiné, le terme de « stabcroissance » est typique. Bien entendu, c’est un faux concept, d’une évidente absurdité : ce qui est stable n’augmente pas, ce qui croît n’est pas stable. Il s’agit d’un slogan, qui résume la stratégie du ministre des Finances : croissance de l’économie, stabilité des prix, tel est le sens apparent, qui fait bon chic bon genre. Mais il y a bien entendu un sens caché : la « croissance retrouvée » s’inscrit dans une politique de laisser-faire (on laisse faire le patronat, on laisse faire la Banque centrale européenne) donc on ne maîtrise pas la conjoncture, mais l’évocation de la stabilité (« stab ») est un message destiné au Medef et aux spéculateurs boursiers sur le maintien de la contrainte salariale.

Prenons maintenant une phrase entière de communicationnel : « Les derniers chiffres indiquent que la croissance est désormais limitée par notre faculté de mobiliser toutes les ressources productives. » (Libération du 16 octobre). Le propos paraît anodin mais il signifie que Bercy s’attend à un ralentissement de la croissance et qu’il veut développer une « politique de l’offre », c’est-à-dire répondre plus que jamais aux exigences du Medef : nouvelles largesses financières et fiscales pour le patronat, et promesse réitérée de ne pas favoriser les hausses de salaires.

Passons pour terminer au fabiusien éthique, dont Le Monde du 16 novembre nous donnait maints exemples : « De gauche je suis, de gauche je reste » ; « je ne suis pas guidé par le fétichisme budgétaire ou par une orthodoxie mal digérée » ; « je ne suis pas un comptable borné ». Une affirmation et deux dénégations, qui montrent que le ministre a été touché au vif par ceux qui, comme nous, voient en Fabius un Blair français.

Mais ses nobles déclamations ne changent rien à sa gestion. S’exprimant en communicationnel, le rival de Lionel Jospin s’est prononcé pour un « retour total à l’équilibre » budgétaire en 2004, en application rigoureuse du dogme libéral. On ne peut par ailleurs se prétendre de gauche lorsqu’on pratique une politique de baisses d’impôts qui a toujours été dénoncée par la gauche – comme contraire au principe de juste redistribution du revenu national.

On voit aussi ce « socialiste » promettre des « assouplissements » sur les 35 heures dans les petites entreprises, annoncer que les bénéficiaires des emplois-jeunes seront rejetés sur le marché et engager la bataille contre l’augmentation du traitement des fonctionnaires.

Laurent Fabius ne ment pas : il fait évoluer la vérité dans le sens d’un pragmatisme ouvert, dicté par la volonté de moderniser ce qui doit l’être quand il le faudra.

 

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Article publié dans le numéro 760 de « Royaliste » – 27 novembre 2000