La première condition du débat politique est que la réflexion s’organise autour des questions qui sont effectivement posées. Dire cela n’est pas une banalité, mais une exigence qu’il faut sans cesse rappeler puisque la tentation est grande de réagir selon l’étiquette de ceux qui posent les questions, d’inscrire celles-ci dans la perspective de l’affrontement entre la droite et la gauche, ou d’en faire l’enjeu de rivalités secondaires. Abandonner ainsi sa décision à des processus automatiques conduit à se tromper lourdement, parfois à trahir ses fidélités essentielles, et entretient le mépris à l’égard d’une politique apparemment réduite aux calculs et aux combines d’une médiocre guerre de clans.

Il est permis de sourire lorsque ces stratégies picrocholines se déroulent autour d’un amendement budgétaire ou dans le cadre d’un canton. Mais la question qui sera soumise au référendum du 6 novembre est trop grave pour qu’elle soit ainsi obscurcie, détournée et finalement ensevelie par l’effet de considérations subalternes. Ce qui est en jeu, ce qui dépend de notre décision, de notre engagement collectif, c’est l’avenir de la Nouvelle-Calédonie et, à travers elle, le destin de l’ensemble français, à l’échelle des décennies et des siècles.

L’ENJEU

Précisons encore, puisque la mauvaise foi partisane y contraint. Il s’agit de l’avenir de la Nouvelle-Calédonie, et non du plébiscite d’un Président qui n’en a nul besoin puisqu’il a été, voici six mois, confirmé dans ses fonctions de façon incontestable. Il s’agit du destin de l’ensemble français, et non d’un calcul politicien, visant à déstabiliser la droite et à conforter le Parti socialiste. Peut-on soutenir sérieusement que le Premier ministre s’est servi de la crise calédonienne pour « monter un coup » politicien ? Il y a des soupçons qui déshonorent ceux qui les portent …

La question posée le 6 novembre n’est pas celle de l’allégeance au chef de l’Etat et à son Premier ministre, de la soumission au Parti socialiste ou de comptes à régler avec le RPR. Si MM. Chirac et Pons avaient soumis à référendum une politique de paix en Nouvelle-Calédonie, ils auraient eu le soutien du président de la République et de la très grande majorité des Français, à l’exception des extrêmes. Pour le malheur de la Nouvelle-Calédonie, le fait est que l’ancien gouvernement a défendu une politique néocoloniale, aggravé l’inégalité entre les communautés (en supprimant notamment l’office foncier et l’office de développement des régions après 1986), accepté sans mot dire que la justice cède à la vengeance politique et raciale dans son jugement sur le massacre de Hiengène, conçu le maintien de l’ordre comme une opération de guerre, et finalement voulu, à Ouvéa, que la pure violence soit mise au service d’intérêts très immédiats. Le fait est que, pendant les cinq années noires que la Nouvelle-Calédonie a vécues, d’autres hommes ont su freiner, contrôler puis dominer et dépasser la logique des passions contraires : Edgar Pisani, qui a ouvert de nouvelles perspectives avec une intelligente audace ; Jean-Marie Tjibaou, qui a résisté à toutes les provocations et à son propre désir de vengeance alors que deux de ses frères ont été assassinés à Hiengène ; François Mitterrand, qui a maintenu le dialogue et rendu possible l’accord que Michel Rocard a réalisé. Faut-il faire la fine bouche sous le prétexte qu’il s’agit là d’hommes de gauche ? Mais une droite fidèle à elle-même n’aurait pas agi autrement et nul ne devrait oublier que le rôle de Jacques Lafleur, porte-parole du RPCR, a été décisif dans la conclusion de l’accord.

Mais qu’importe les distinctions partisanes. La question calédonienne ne se tranche pas entre la droite et la gauche, elle ne sépare plus les communautés canaque et caldoche, et elle ne se pose pas, aujourd’hui, en termes de maintien dans la République ou de sécession. L’essentiel, c’est la paix retrouvée, alors que la guerre civile paraissait inéluctable ; c’est la possibilité donnée à tous les habitants de la Nouvelle-Calédonie de construire leur avenir et de choisir librement la relation qu’ils voudront avoir avec la France.

NOTRE CHOIX

Comment ne pas répondre par un oui sans réserve à ce projet ? Le Oui des royalistes, des socialistes, des libéraux, des démocrates-chrétiens, des communistes, des gaullistes, du FLNKS et du RPCR sera donné dans le même souci de justice et de paix. Qui s’exclurait de l’approbation et de l’espérance communes aurait, dans l’infidélité à sa propre tradition, une attitude proprement insensée :

– dire Non au référendum en invoquant la défense de la « Nouvelle-Calédonie française », c’est se déclarer solidaire des injustices du passé, qui ont suscité le mouvement indépendantiste, et compromettre à terme la présence française sur cette terre. Une France qui n’est pas aimée est déjà absente, abstraite, et condamnée à se retirer.

– L’abstention politique du RPR ne vaut pas mieux. Elle exprime tout à la fois l’orgueil de ceux qui ne veulent pas reconnaître leurs erreurs, la lâcheté d’une direction tiraillée entre des courants contraires, sans que rien de positif ne soit dit sur l’avenir de la Nouvelle-Calédonie.

– Quant à ceux qui voudraient s’abstenir par désintérêt, il faut qu’ils sachent que l’indifférence n’est jamais innocente. Elle porte en elle sa part de mépris et de violence qui ne dégage d’aucune responsabilité. Car l’objection du lointain et de l’inconnu n’est qu’un mauvais prétexte. Ce qui va s ‘édifier en Nouvelle-Calédonie après le 6 novembre, c’est une nouvelle relation des peuples et des nations avec l’ensemble français. Manquée, elle nous replacerait dans la fausse alternative du nationalisme jacobin et du séparatisme violent. Réussie, elle aura valeur exemplaire sur d’autres terres, pour d’autres citoyens. Si elle veut être fidèle à elle-même et continuer d’exister, la France doit sans cesse se réinventer.

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Editorial du numéro 501 de « Royaliste » – 27 octobre 1988