Pour les socialistes, voici que se rapproche le moment de la défaite annoncée. Ils n’ont rien fait pour l’éviter, ils l’ont au contraire transformée en une possible déroute par calculs retords, par fascination morbide, par manque de courage. Comme dans les plus navrantes débâcles, certains hauts responsables, hier encore pleins de morgue, ont pris la fuite. Et d’autres, parmi les chefs, font mine de se battre en préparant les divers… aménagements qui leur permettront, dans deux ans, de refaire surface. Bien peu, dans l’élite dirigeante, songent aux principes, aux enjeux, aux fidélités militantes – à la justice sociale, qu’ils disaient promouvoir, au président de la République, qu’ils ont élu et qu’ils vont affaiblir ou trahir, au peuple de gauche dont ils voulaient être les représentants patentés.

SEULS

Voici les socialistes seuls, totalement discrédités, largement déshonorés. Nous avons, depuis 1981, trop souvent souligné leurs erreurs et dénoncé leurs fautes pour en reprendre ici le catalogue. Ils paient leur arrogance intellectuelle, masque du vide, leur sectarisme, leurs malversations financières, leurs compromissions avec le monde de l’argent. Eux qui se sont pris aux jeux de la « communication » voient aujourd’hui leur « image » salie recouvrir les idées justes qu’ils ont soutenues et les réformes utiles qu’ils ont votées. Le temps n’est plus à la colère, il ne sera jamais à la vengeance. Simplement, comme en 1981, comme en 1986, comme en 1988, nous ne pouvons pas appeler à voter pour le Parti socialiste dans son ensemble.

Mais le sursaut annoncé par Michel Rocard ? Il est de bon goût, ces temps-ci, de publier des commentaires extasiés. Pour notre part, nous persistons à penser que Michel Rocard s’est trompé d’époque et qu’il nous a trompés sur sa fonction quand il était Premier ministre : aux réformes radicales que demandait la période il a préféré la fausse humilité technicienne, et son rôle de chef de gouvernement a été sacrifié à son ambition de candidat à la présidence. Aujourd’hui, Michel Rocard se trompe de campagne, et d’enjeu : commençant de grandes manœuvres présidentielles en pleine campagne pour les législatives, il a fait la preuve de son souverain mépris pour la bataille en cours et pour le chef de l’État qui ne saurait aujourd’hui être affaibli sans grave préjudice pour la res publica. Quant au projet politique esquissé à Montlouis, il est à l’image du personnage : les qualités qu’on y trouve ne sont pas reliées.

Cette attitude ne saurait nous conduire à rejoindre les écologistes. Depuis qu’il existe, nous n’avons cessé de contester radicalement le parti Vert, en raison des dangereuses ambiguïtés de l’idéologie de la nature, qui permet de justifier les niaiseries ruralisantes tout autant que le racisme, et qui ne peut en tout état de cause fonder une attitude politique. L’alliance conclue entre les Verts et Génération Ecologie n’est pas plus rassurante, pour deux raisons :

– Il s’agit de faire entrer à l’Assemblée nationale un groupe de pression spécialisé dans la protection de l’environnement, et non une formation orientée par un projet politique d’ensemble ;

– Génération Ecologie est en train de donner le spectacle contre lequel ce groupe – cet agrégat – s’est constitué : celui de la palinodie médiatique et de la combine politicienne. Ne voit-on pas, après quelques mouvements de mentons, Brice Lalonde reconnaître publiquement qu’il est l’homme lige de Michel Rocard – ce qu’il confiait volontiers en privé depuis des années ?

CHOIX

Entre l’intégrisme vert, creuset de toutes les nostalgies, et la manœuvre lalondiste, qui vise la constitution d’un « parti démocrate », les électeurs ont toutes les chances d’être floués. Nous voterons donc contre l’alliance écologiste.

Il va sans dire que nous voterons aussi contre le Front national, dans la continuité du combat contre le racisme et l’antisémitisme que nous menons depuis notre fondation. Notre rejet total du national-populisme est trop connu pour être commenté.

Quant au programme de la droite, il est trop inactuel dans ses intentions et trop flou dans ses dispositions pour qu’on s’y arrête. Les dernières bribes de l’idéologie du marché viennent à contre-temps, le vide idéologique des libéraux et des chiraquiens durcit des rivalités qui seront paralysantes, et les dénationalisations qui seront faites pour financer la démagogie en vue de la prochaine campagne présidentielle laissent présager de cinglantes déconvenues. Nous ne les favoriserons pas.

Ainsi, pas de vote pour le bloc des partis d’opposition, ni pour le Parti socialiste dans son ensemble. Mais, très clairement, refus du Front national et de l’alliance écologiste qui constituent les deux formes antinomiques de la négation du politique. Cela laisse un large choix, en faveur d’antiracistes militants, de gaullistes véritables, de défenseurs effectifs de la justice sociale. Un choix aussi judicieux que possible mais sans passion puisque la véritable partie se jouera après le 28 mars autour des institutions et dans le pays. Nous y ferons valoir la nécessité de la cohabitation et de la prééminence présidentielle, ainsi que celle de changements radicaux dans la société et pour ses citoyens.

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Editorial du numéro 596 de « Royaliste » – 8 mars 1993