Comme dans la nature il y a en politique des paysages calmes qui finissent par inquiéter, la France n’est que superficiellement affectée par les rivalités des candidats et les agitations d’état-major. Nous avons trop souvent déploré la guerre civile froide pour regretter cet état de fait. Mais on aurait tort de se réjouir, sans plus d’examen, du consensus qui règne dans la société, de nos courtois débats d’experts, et de la modestie des propositions qui sont faites à leur instigation.

Chacun le sait depuis plusieurs années déjà. A peine masqué par la couleur des étiquettes et par de pâles disputes dogmatiques, l’accord implicite qui existe dans la classe politique sur les questions économiques et sociales est celui de la résignation. On a beau invoquer le courage, l’ardeur, le refus du déclin, la conviction s’est peu à peu installée qu’il n’y avait rien d’autre à faire que ce que l’on faisait : orthodoxie budgétaire, rigueur salariale, traitement social du chômage agrémenté de réformes de structures qui ne modifient ni les enjeux ni les habitudes. On aurait pu penser que la droite, délivrée du « danger communiste » et du harcèlement syndical, révélerait toute sa capacité gestionnaire. On pouvait imaginer que la gauche, stimulée par la crise, ferait la preuve de son sens de l’innovation. Hélas, rien n’est venu. Rien d’autre qu’un réalisme à courte vue, auquel répond un pragmatisme déconcerté.

SAGESSE

Entre l’importance des enjeux et la faiblesse des projets, le décalage étonne et inquiète. Mais n’y a-t-il pas erreur de perspective ? Il est vrai que nous sommes tombés de haut. Il y a quelques années, s’annonçait un socialisme quasi-religieux, auquel répondit un libéralisme non moins miraculeux.

L’actuelle prudence n’est-elle pas bienheureuse ? Ne correspond-t-elle pas a une société qui s’est beaucoup assagie et qui connaît la « décrispation » naguère préconisée par M. Giscard d’Estaing ? Les causes de cette situation inhabituelle ont été maintes fois soulignées : la crainte du chômage et la crise du syndicalisme découragent les mouvements revendicatifs, la disparition du gauchisme, l’effondrement du Parti communiste, la crise des idéologies révolutionnaires ont privé d’aliments la contestation politique et le socialisme, triomphant en 1981, a fait deux ans plus tard sa reddition. N’oublions pas non plus le processus individualiste, si contraire aux passions collectives et la découverte, tardive dans notre pays, de la douceur démocratique. Des citoyens lucides, des débats concrets, des partis gestionnaires. Comment ne pas se féliciter de cette évolution, paradoxalement accomplie sous un Président issu du Parti socialiste…

Et pourtant, nul ne devrait négliger la violence sociale que les gouvernements de gauche n’ont pas su atténuer, et que le gouvernement de droite tient pour secondaire. Bien sûr, ce scandale permanent n’est pas totalement passé sous silence. Les candidats en lice évoquent, dans leurs discours, la grande pauvreté et le chômage, sans d’ailleurs clairement indiquer quelle politique sera mise en œuvre pour y pallier. Mais on néglige les effets moins visibles, mais non moins violents, des mutations économiques, de la crise des marchés financiers et du discours libéral. Combien de jeunes voués aux emplois précaires ? Combien de salariés privés de tout avenir professionnel ? Combien de petits actionnaires séduits par la propagande gouvernementale et maintenant dépouillés de leurs économies ? Combien de cadres, jeunes et moins jeunes, éliminés par la concurrence sauvage entre les groupes financiers, entre les entreprises et à l’intérieur de celles-ci ? Bonne pour les philosophes du dimanche, la « morale des forts ». Bonne pour les théoriciens de l’économie, l’apologie de la libre concurrence dont ils se sont soigneusement préservés. Point n’est besoin d’être paléo-socialiste ou marxiste attardé pour dénoncer l’injustice manifeste de notre société, son impitoyable logique de sélection et d’exclusion.

REVOLTES ?

D’où le risque et peut-être la chance, dans les années qui viennent, de révoltes qui seront à la mesure des violences subies, de l’angoisse et du désespoir trop longtemps éprouvés. Vacuité des discours partisans, austérité maintenue, privilèges criants, absence de projets susceptibles de maîtriser et d’orienter les mutations en cours : si rien ne vient apaiser le sentiment de l’intolérable, celui-ci pourrait se manifester par des grèves sauvages, des manifestations de masse, à moins qu’il ne donne naissance à de nouvelles formes d’expression politique. « On a raison de se révolter », proclamaient les gauchistes des années soixante-dix, dans une société où la croissance créait de la prospérité ou la faisait espérer. Il y a aujourd’hui encore plus de raisons de se révolter, malgré les transformations politiques et sociales évoquées plus haut. Quand ? Comment ? Comme toujours, comme à l’automne 1986 et au début de 1987, les mouvements de révolte seront inattendus, leurs motifs pourront paraître superficiels, mais les explosions seront d’autant plus fortes qu’elles auront été retardées.

Après le mois de mai, le président de la République et le nouveau gouvernement ne pourront pas, sans risques majeurs, se contenter de gérer la crise économique et sociale. Et les partis politiques auront tout intérêt à faire passer au second plan leurs intérêts à court terme. Si « Marx est mort », le radicalisme politique, qui n’a évidemment rien à voir avec la défunte politique radicale, a encore de beaux jours devant lui. Homme installé ou nouveau venu, celui qui saura exprimer l’exigence de justice modifiera profondément les règles du jeu.

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Editorial du numéro 487 de « Royaliste » – 18 février 1988