Dans un éditorial récent, Le Monde ne se contente pas, banalement, de condamner Vladimir Poutine. C’est l’ensemble des Russes qu’il voue à l’asphyxie sur place ou à l’exil.

Dieu, que la guerre froide était jolie ! L’Occident avait un ennemi parfaitement identifié qui permettait à ceux qui étaient dans le bon camp de vivre dans la bonne conscience. Puis l’Union soviétique s’est décomposée. Parut une Russie acceptable, soumise à la thérapie de choc ultralibérale et à tous égards en perte de puissance. Après le krach de 1998, la politique de redressement ne fut pas acceptée et la dénonciation de Vladimir Poutine devint l’un des critères de la Pensée correcte en France et aux Etats-Unis. L’Occident avait de nouveau un ennemi, que l’OTAN n’a cessé de défier sous George W. Bush comme sous Obama. Peu avant de quitter ses fonctions, Hillary Clinton n’affirmerait-elle pas que les Etats-Unis s’opposeraient aux projets d’extension à des Etats d’Asie centrale de l’Union douanière entre la Russie, la Biélorussie et le Kazakhstan – dénoncés comme une « soviétisation » ?

Sans reprendre le thème du « retour à l’Union soviétique », Le Monde s’est livré dans son éditorial du 21 décembre à une attaque contre la Russie aussi violente que désordonnée. La Fédération « stagne, se raidit, faute de savoir où aller » ; « la Russie n’est pas l’Occident. Et elle ne veut plus l’être », d’ailleurs « les droits de l’homme reviennent dans les relations entre l’Occident et Moscou ». En douze ans de pouvoir, Vladimir Poutine « a créé un monstre bureaucratique. La croissance a ralenti. Le régime se complaît dans sa dépendance au gaz et au pétrole, rente qui nourrit une corruption systémique et enrichit l’élite ». Autant d’assertions qui méritent précisions et corrections :

La référence à l’Occident est purement idéologique : il s’agit d’une fiction qui masque la domination des Etats-Unis sur ses vassaux. On comprend que la Russie, puissance européenne, récuse cette vassalisation comme le fit le général de Gaulle.

Les libertés publiques existent en Russie mais il est vrai que le gouvernement tente de limiter la liberté d’expression et que deux opposants ont été condamnés en mai 2012 à quinze jours de prison à la suite d’une manifestation qui avait dégénéré : Sergueï Oudaltsov, chef du Front de gauche, et Alexeï Navalny (extrême droite). En se vantant d’avoir dépensé 200 millions de dollars depuis 2009 « pour soutenir la démocratie en Russie » et en annonçant la création d’un fonds de 50 millions de dollars à l’intention des ONG russes, le gouvernement américain, qui n’a pas de leçons à donner en matière de droits de l’homme (Guantanamo !), a offert aux autorités russes une très belle occasion de sévir : l’agence américaine USAID a été chassée et les ONG financées de l’extérieur doivent désormais se déclarer « agent de l’étranger » et sont soumises à un strict contrôle financier.

L’économie russe n’est pas en phase de stagnation. Le moindre taux de croissance sera tout de même proche de 4% en 2012, le taux de chômage est très bas (environ 5%), la consommation se développe grâce au crédit et à la hausse des prestations sociales. La ritournelle sur la rente pétrolière et gazière ne saurait faire oublier que ces ressources permettent de financer les investissements. La corruption et le désordre qui règnent dans l’administration russe exigeraient des mesures tout à fait opposées à celles, ultralibérales, que préconise la propagande « occidentale ».

De tout cela on peut discuter mais la conclusion de l’éditorial est, quant à elle, inacceptable : « La stabilité vantée par M. Poutine est une triste régression : la Russie n’est pas une dictature, une prison avec des miradors, plutôt un marais livré au cynisme. On peut en sortir en s’exilant ou s’y enfoncer ». Coupée de « l’Occident », voici la Russie condamnée à jamais, et le peuple russe placé par Le Monde devant une alternative désolante : l’exil, ou la mort lente par asphyxie. Etrange volonté de punir, haine sourde qui circulait dans une partie des élites françaises bien avant l’arrivée de Vladimir Poutine…

Heureusement, très peu de Russes lisent Le Monde, qui ne peut en rien influer sur l’avenir de la Russie.

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Article publié dans le numéro 1026 de « Royaliste » – 2013