ENTRETIEN AVEC PHILIPPE ARONDEL

 

Docteur en droit et en histoire économique et sociale, Philippe Arondel est actuellement chercheur au Bureau d’études économiques et sociales de la CFTC. Dans ses précédents ouvrages, il procédait à une critique approfondie du libéralisme économique à partir d’une relecture de la pensée sociale chrétienne. Au terme d’une enquête récemment publiée, il montre comment s’esquissent de nouvelles formes de solidarité face au travail de destruction sociale accompli par le Medef, et pose les jalons de la nécessaire refondation de l’action syndicale. 

 

Royaliste : Voici un nouvel ouvrage, différent dans sa forme des deux précédents…

Philippe Arondel : Ce livre est né d’une enquête effectuée auprès de personnalités et de militants qui pouvaient parler, en connaissance de cause, de la solidarité : Jean-Michel Belorgey, qui est l’inventeur du RMI, Chantal Millon-Delsol, qui a travaillé sur la question de la subsidiarité, le président de la commission sociale de l’Episcopat, des syndicalistes d’Amérique latine et, bien sûr, des représentants de l’économie solidaire. Un travail de réflexion, qui constitue la seconde partie du livre, a été fait à partir des réponses données à l’enquête. L’ensemble vise à redéfinir et à refonder l’action syndicale.

Royaliste : On parle beaucoup de « nouvelles solidarités ». Que faut-il entendre par là ?

Philippe Arondel : Ce point est à la fois le plus important et le plus difficile à appréhender. Il faut partir de la situation sociale en France. Quoi qu’on en dise, c’est une situation désastreuse. Il y a dans notre pays près de deux millions de travailleurs pauvres, qu’il faut ajouter aux millions de personnes privées de travail ou vivant dans la précarité.

Malgré une amélioration de l’emploi, nous assistons à une désagrégation de la société, ou comme le dit plus précisément Robert Castel, à une désaffiliation sociale. Beaucoup de nos concitoyens, qui sont rejetés du système social classique, ont parfois inventé d’autres formes d’organisation qui assurent leur vie ou leur survie. Ainsi on a vu naître les S.E.L. (système d’échanges locaux) et tout un ensemble d’organisations qu’on regroupe dans « l’économie solidaire ».

Cette notion est mal définie, mais on peut dire qu’elle inclut tous les moyens de réinsertion, ainsi que les entreprises qui sont gérées dans un souci de solidarité, sans oublier les produits éthiques – autrement dit l’épargne destinée à être investie dans une action de solidarité et les produits destinés à soutenir la création d’emplois.

Ces initiatives n’ont pas un très grand impact : 20 000 ou 30 000 emplois auraient été créés ou sauvegardés grâce à l’économie solidaire. Mais ces actions ont un grand retentissement. On voit maintenant les grandes banques proposer des financements éthiques et les grands magasins vendre des produits solidaires. Nous avons aussi vu s’installer en France, à l’exemple de ce qui existe depuis longtemps aux Etats-Unis, la première agence de notation sociale. Cette agence se donne pour mission de définir les critères qui permettent de juger socialement une entreprise – niveau des salaires, nombre de licenciements etc. Ce qui permet de placer son argent en connaissance de cause. Certains syndicats, surtout la CFDT, se sont beaucoup engagés dans les actions de ce type. Et  vous savez qu’il existe un secrétariat d’Etat à l’action solidaire.

Royaliste : Quel jugement portez-vous sur ces tentatives ?

Philippe Arondel : Toutes ces initiatives sont sympathiques. Les militants de l’économie solidaire se recrutent chez les anciens de 1968, chez les néo-libéraux de la CFDT, auxquels s’ajoutent des représentants des grandes banques qui pensent qu’il y a peut-être quelque chose à glaner de ce côté-là. Ce qui donne une ambiance assez bizarre, mais pas désagréable.

Cela dit, ces militants solidaires expriment aussi de drôles d’idées. Prenons l’exemple de Mme Novack, qu’on appelle la « banquière des pauvres » et qui est actuellement au cabinet de Laurent Fabius : elle a créé l’Association pour le Droit à l’initiative économique (ADIR), qui s’occupe du micro-crédit sur le modèle de ce qui se pratique dans les pays pauvres du Sud. De petites entreprises ont effectivement été créées par ce système, mais Mme Novack en a tiré une philosophie du changement social : elle célèbre le travail individuel, dénonce la travail salarié et les avantages qui l’accompagnent, annonce qu’il n’y aura plus jamais de sécurité de l’emploi dans le monde du travail. Il est curieux de noter que la Banque mondiale, qui condamne des populations entières à la misère, subventionne l’action de Mme Novack.

Plus grave : les fonds de pension de l’économie solidaire, qui sont promus par MM. Aglietta et Boyer. Ces deux théoriciens de l’école dite de la « régulation » qui ont publié des travaux tout à fait intéressants en économie politique, affirment aujourd’hui que les salariés doivent abandonner la lutte sociale, entrer dans le jeu du capitalisme patrimonial et faire la révolution grâce aux fonds de pension.

Royaliste : Ah bon ! Mais comment ?

Philippe Arondel : Il suffirait que les syndicats entrent dans les conseils des fonds de pension, et donne une nouvelle orientation aux investissements. Il est vrai que les syndicalistes américains participent à la gestion des Mutual funds, mais nous n’avons pas vu le capitalisme opérer pour autant sa mutation et les Etats-Unis se convertir au socialisme. Bien entendu, Nicole Notat appuie ce mouvement, qui se traduit (de manière encore prudente) dans le projet de loi sur l’épargne salariale. Voici un an, Dominique Strauss-Kahn affirmait d’ailleurs que l’avenir était au nouveau capitalisme, et non plus aux augmentations de salaires obtenus par la lutte revendicative.

Il faut prendre garde à cette évolution, qui récupère et dévoie dans un sens ultralibéral le juste souci de solidarité.

Royaliste : Par rapport à cela, que peuvent dire et faire les syndicalistes ?

Philippe Arondel : Le mouvement syndical est en général très réticent, mis à part la CFDT qui a créé tout un ensemble d’associations qui s’inscrivent dans cette économie solidaire. La CGT-FO y est radicalement opposée. La tendance moderniste de la CGT est en train se  demander s’il ne serait pas intéressant de participer à la gestion de l’épargne salariale. La CFTC reste prudente.

L’important, c’est de comprendre que l’économie solidaire est un pierre dans le jardin syndical. Au 19ème siècle, le mouvement syndical s’est créé à partir de l’addition d’un certain nombre d’actions et d’institutions vouées à la solidarité. Je pense surtout aux Bourses du travail, qui s’occupaient de formation professionnelle, de placements, de formation à la gestion, et qui donnaient des cours de doctrine sociale. Sans se faire les complices des opérations de récupération que je viens d’évoquer, il s’agit aujourd’hui de réintégrer dans l’action syndicale les nouvelles formes de solidarité. C’est là une tâche difficile car le syndicalisme français est un syndicalisme de classe, historiquement très déterminé par l’antagonisme entre le capital et le travail.

Royaliste : Ne peut-on s’inspirer d’expériences faites à l’étranger ?

Philippe Arondel : Si ! Aussi étrange que cela puisse paraître, des expériences très intéressantes ont été faites aux Etats-Unis. Vous savez que depuis une vingtaine d’années le mouvement social y est tenu en échec. Cependant, il existe un tissu associatif américain très solide et ceux qui contestent le système en place se sont engagés de deux manières :

– Le mouvement syndical américain évolue de manière positive (les gangsters ont été exclus) et il y a une véritable volonté d’innovation dans la lutte sociale.

– Il existe par ailleurs un front social élargi qui rassemble des syndicalistes classiques, des écologistes, divers mouvements associatifs, des églises : toutes ces organisations mènent des grèves, souvent hors de l’entreprise puisque les travailleurs ne se rencontrent plus guère à l’intérieur de celles-ci (ce qui est également vrai en France). Les luttes peuvent donc se mener dans le quartier (avec un conseil syndical de quartier), sans que l’on abandonne pour autant l’entreprise. Il est important de souligner que ces actions qui semblent marier la carpe et le lapin poussent les citoyens à se syndiquer.

Royaliste : Vous êtes également très attentif au mouvement syndical latino-américain ?

Philippe Arondel : C’est là un exemple très différent, qui est lié à la situation en Amérique latine. Dans la plupart des pays du sous-continent, 60 à 70% de la population se trouve dans le secteur « informel » : ce sont les personnes qui vivent sur les trottoirs et qui s’auto-emploient pour ne pas mourir de faim,  soit qu’ils mendient, soit qu’ils exercent une activité marginale.

Sur le plan syndical, il y a deux mouvement. L’un est constitué par les syndicats qui adhèrent à la CISL, qui est considérée comme l’agent de l’impérialisme américain. L’autre est formé par la CLAT (Confédération latino-américaine des travailleurs) qui est une organisation syndicale chrétienne hostile à l’impérialisme. La CLAT part d’un idée part d’une idée qui pose problème : le secteur informel ne pouvant disparaître avant de longues années, il faut partir de cette réalité et organiser les populations qui le constituent. La CLAT a donc créé tout un ensemble d’associations, et essaie de peser sur l’Etat par l’intermédiaire de celles-ci – par exemple en demandant que les travailleurs du secteur informel bénéficient d’une protection sociale, ce que je trouve pour ma part fort contestable.

Ainsi, à Caracas, une association défend les enfants qui font de la vente sauvage sur les marchés de la ville ; il y a des luttes sociales dans les zones franches, où se pratique une surexploitation éhontée ; il y a des mouvements de femmes, ou encore des associations qui s’efforcent de travailler avec les petites entreprises d’une région. Ces initiatives peuvent soulever dans certains cas des objections, mais je suis pour ma part très attentif aux réflexions de la CLAT sur la nature du travail et sur la classe des travailleurs, et à la relecture de la pensée sociale chrétienne.

J’ajoute que, en dehors de la CLAT, certains mouvements méritent notre attention : notamment le mouvement des sans-terre au Brésil, qui est soutenu à la fois par le syndicalisme chrétien et par les organisations révolutionnaires.

Royaliste : La situation est tout de même très différente en France.

Philippe Arondel : Bien entendu ! Mais nous connaissons un phénomène de désaffiliation croissante qui nous confronte à des problèmes similaires, quant à l’organisation du combat contre l’utralibéralisme. Comme les syndicalistes de la CLAT l’ont très bien compris, la première réponse est d’ordre idéologique. Nous sommes aujourd’hui en guerre idéologique, et la « refondation sociale » voulue par le patronat est un des moments de cette guerre. Les syndicalistes doivent réapprendre à distinguer entre les amis et les ennemis, et engager à nouveau la bataille, dans le domaine idéologique et partout où il y a moyen d’organiser concrètement la résistance.

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Propos recueillis par Bertrand Renouvin et publiés dans le numéro 760 de « Royaliste » – 27 novembre 2000.