Bernard Kouchner a quitté le Kosovo sous une pluie d’hommages, mais sans avoir rien résolu. Il laisse à son successeur une situation inextricable, qui devrait cependant évoluer en raison du bouleversement politique intervenu à Belgrade.

Veton Surroi avait raison. Le directeur du quotidien albanophone Koha Ditore (Pristina) dénonçait en août 1999 les « attitudes fascistes » qui se manifestaient au Kosovo deux mois après l’arrivée des soldats de l’OTAN. Est fasciste, écrivait-il, que « l’intimidation organisée et systématique de tous les Serbes, simplement parce qu’ils sont serbes et donc tenus

collectivement pour responsables de ce qui s’est passé au Kosovo » Et de conclure :  « Ceux qui pensent que la violence prendra fin dès que le dernier Serbe aura été chassé se font des illusions. La violence sera simplement dirigée contre d’autres Albanais ».

Hélas, tel est le cas. Malgré la présence d’un envoyé spécial du secrétaire général de l’Onu, ayant reçu pour mission d’assurer l’administration provisoire de la région et de jouer un rôle de médiateur entre les différentes fractions, malgré la présence des soldats de la KFOR, les habitants du Kosovo continuent de vivre sous l’empire de la violence.

Ce fut d’abord une violence inter-ethnique : après les massacres d’albanophones par les policiers serbes et les groupes paramilitaires, les Serbes et les Roms restés chez eux étaient systématiquement terrorisés et massacrés. La pression contre les Serbes, isolés dans des enclaves placées sous la protection permanente de la KFOR n’a pas cessé. Mais la violence circule aussi entre albanophones. Violence politique, commise par les extrémistes de l’UCK contre les modérés réunis autour d’Ibrahim Rugova, dont l’un des proches conseillers a été assassiné à l’automne dernier. Violence des bandes criminelles, ou politico-mafieuses, qui trafiquent la drogue, enlèvent les jeunes filles pour les vendre sur le marché occidental de la prostitution, et pratiquent quotidiennement le meurtre, le vol et le pillage. Selon un rapport de la MINUK (Mission des Nations Unies au Kosovo), les vols, chantages et enlèvements sont augmenté de 70% entre janvier 2000 et janvier 2001, mais la présence des militaires étrangers a permis une diminution du nombre de meurtres…

Ces chiffres signifient que l’administration civile est impuissante à rétablir la paix et la sécurité, et que seul la force militaire permet que le Kosovo ne bascule complètement dans l’anarchie sanglante.

Est-ce la faute à Bernard Kouchner ? Non. Mais le Kosovo est pour lui un échec. Ce personnage courageux a pu constater sur le terrain l’inefficience du « droit d’ingérence » sur motifs humanitaires. Dans les guerres civiles, les combattants en présence sont tour à tour victimes et bourreaux, et les populations sont constamment placées au cœur du déchaînement violent. Ce qui signifie que tout le monde relève de l’action humanitaire, et que l’humanitaire n’est pas en mesure de régler des conflits politiques – qui mettent en jeu, au delà de la compassion pour les victimes, des territoires, des mémoires historiques, des organisations militantes et des institutions.

Or la situation politique au Kosovo est inextricable. La région reste partie intégrante de la République fédérative de Yougoslavie, dont la souveraineté est seulement suspendue. Il faudra bien la rétablir…C’est le droit yougoslave qui continue d’être appliqué (sauf les lois postérieures à 1989) mais les kosovars serbes refusent d’être jugés par un albanophone. La police est assurée par des fonctionnaires (souvent retraités) qui agissent sous mandat de l’ONU mais qui sont généralement étrangers aux Balkans, et souvent à l’Europe. Comment un Australien, qui ignore le droit pénal yougoslave, les langues du Kosovo et la coutume albanaise pourrait-il accomplir utilement sa mission ? Chaque jour, les kosovars paient les conséquences de l’agression de l’OTAN et de la situation absurde et atroce qui en a résulté. Pour en sortir, il faudra discuter avec Belgrade, et agir en accord avec le gouvernement démocratique de la République yougoslave. Tel est la tâche qui attend Hans Haekkerup, nouveau représentant des Nations unies à Pristina.

***

Article publié dans le numéro 765 de « Royaliste » – 5 février 2001