NOUS SOMMES TOUS ROYALISTES. L’affirmation peut paraître étrange. Comment peut-on dire une chose pareille alors que les résultats électoraux des royalistes dépassent rarement 0,5 % des suffrages ? Mais les élections ne signifient pas grand-chose quand la dictature de l’argent interdit toute vraie liberté d’expression. Et puis, tous les royalistes ne votent pas pour des candidats royalistes, loin de là… De toutes façons, la question n’est pas là. Le royalisme des Français n’est pas un engagement partisan ; il peut être inconscient, sous-jacent à des conduites politiques apparemment contraires.

Je ne parle pas des nostalgies historiques, des regrets esthétiques ou de la classique évocation d’un prétendu « bon vieux temps ». Si nous sommes tous royalistes, Français que nous sommes, c’est pour le présent et par souci de l’avenir. Et peu importe que nous nous disions par ailleurs républicains, communistes, socialistes ou libéraux : la monarchie n’est ni une doctrine, ni un prêt à porter. Et le royalisme ne se découvre pas nécessairement dans les livres : il peut naître de réflexes qui trahissent les aspirations profondes, des inquiétudes partagées par tous les citoyens.

NOUS SOMMES TOUS ROYALISTES parce que nous avons le souci de la continuité. Souvenons-nous de ce printemps de 1969 où le général de Gaulle a, brusquement, quitté le pouvoir. Quel est le Français, même antigaulliste, qui ne s’est pas senti quelque peu orphelin ? Qui n’a pas éprouvé un vertige face au vide soudain d’un pouvoir assumé depuis onze ans ? Le général de Gaulle était exceptionnel, sans doute. Mais la réaction profonde des Français fut la même lorsque Georges Pompidou mourut, tout à coup. Douloureuse surprise que cet Etat livré aux intrigues parce que le Président n’avait pas eu le temps de préparer sa succession. D’ailleurs, nous nous trahissons quand nous parlons des héritiers du Général ou du dauphin de tel homme politique. Car il est évident que toute action politique doit s’inscrire dans le long terme pour réussir ; et cette durée ne s’inscrit pas nécessairement dans les limites d’une vie humaine.

Mais la monarchie, c’est bien cette victoire sur le temps, ce projet qui se poursuit de génération en génération, en même temps que changent les hommes et le monde.

NOUS SOMMES TOUS ROYALISTES parce que nous avons la nostalgie de l’unité. Non seulement l’homme de la rue, qui ne comprend pas qu’on se fasse la guerre, de parti à parti et de tendance à tendance. Mais chaque homme politique. Même le plus engagé. Même le plus indifférent au sort de ceux qui ne sont pas de sa classe, ou de son camp.

Ainsi Valéry Giscard d’Estaing : choisi par une moitié seulement des Français, ayant fait campagne contre l’autre moitié, il tient à la fiction juridique qui le désigne comme l’élu de tous. Bien qu’il continue d’animer en sous-main les luttes internes de sa majorité, et tout en se déclarant l’adversaire farouche du « collectivisme », c’est-à-dire d’un socialisme qui recueille aujourd’hui plus de la moitié des suffrages. Et Chirac, qui a choisi une stratégie de guerre civile, n’en cultive pas moins la nostalgie de l’unité perdue, en fondant son « Rassemblement ». Mais les responsables politiques, de droite ou de gauche, ne peuvent rien contre la division, prisonnier qu’ils sont d’un système qui pousse à l’affrontement. Alors que la monarchie brise la logique de guerre civile parce que le roi, n’étant d’aucun camp, d’aucune classe, d’aucun parti, peut-être l’incarnation de la nation toute entière.

NOUS SOMMES TOUS ROYALISTES parce que nous avons la passion de la liberté parce que nous ne concevons pas l’unité de la nation sans la diversité de ses langues, de ses traditions. Nous assistons aujourd’hui au réveil des peuples de France, de la Bretagne à la Corse et à l’Occitanie. Mais nous voyons aussi ce désir de liberté, et d’enracinement, se heurter à la centralisation, à la bureaucratie. Cela parce que les jacobins croient la nation disloquée chaque fois qu’on parle autre chose que le Français, chaque fois qu’un pouvoir est arraché à l’Etat. Pourtant la nation pourrait se reconnaître dans un pouvoir qui ne serait pas suspect d’être la chose des technocrates parisiens, ou l’instrument de l’exploitation capitaliste. Comme en Grande Bretagne où la diversité régionale n’affaiblit pas le civisme. Comme en Belgique où Wallons et Flamands se retrouvent tant bien que mal dans un roi qui est au-dessus des particularismes.

NOUS SOMMES TOUS ROYALISTES parce que nous voulons que « ça change », comme disent les affiches électorales de tous les temps. Et le changement en profondeur, cela s’appelle une révolution. Nous en éprouvons confusément le désir… Mais nous redoutons aussi que cette révolution conduise au chaos d’où naissent les dictatures. Pourtant, il faut on finir avec l’inégalité sociale, avec le règne de l’argent, avec les cycles infernaux d’une société profondément nihiliste. Une révolution culturelle gronde, sans que nous en ayons toujours conscience. Mais elle ne peut manquer d’éclater, et il faut éviter qu’elle s’enlise, ou qu’elle aboutisse à un nouveau totalitarisme.

D’où la nécessité d’une révolution politique puisque seul le pouvoir politique peut garantir la justice et la liberté. Encore faut-il que ce pouvoir soit indépendant. Car ni l’Etat de la bourgeoisie, ni l’Etat du parti unique, ni l’Etat déliquescent des parlementarismes ne sont en mesure de faire prévaloir le bien commun : confisqué par une faction, par un parti ou par une classe, il réalise la politique de cette faction de ce parti ou de cette classe. Et, que cela s’appelle « libéralisme » ou « collectivisme », c’est toujours la même exploitation, la même aliénation.

Alors NOUS SOMMES TOUS ROYALISTES quand nous souhaitons l’indépendance du pouvoir, la libération de l’Etat des groupes d’intérêts, des puissances d’argent, des féodalités administratives. La monarchie représente la possibilité de cette indépendance, parce que son pouvoir ne procède pas d’une clientèle électorale, ou d’un groupe financier. La monarchie est indépendante parce qu’elle est héréditaire. Et si l’hérédité ne garantit pas l’intelligence, (mais l’élection non plus…) elle a l’immense avantage de préparer le prince à sa mission, de lui donner le sens de l’Etat. Il ne faut jamais se moquer de l’hérédité : ne serait-ce que parce que nous ne sommés jamais les fils de personne.

Oui, NOUS SOMMES TOUS ROYALISTES souvent sans que nous le sachions, parce que nous voulons dépasser les affrontements actuels, en finir avec l’esprit de guerre civile, concilier l’unité et la diversité, le pouvoir et la liberté, la continuité de la nation et la révolution nécessaire de ses structures. C’est un rêve, me direz-vous ? Et si nous le réalisions ?

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Editorial du numéro 245 de « Royaliste » – 31 mars 1977