Les traditions religieuses marquent à nouveau fortement la vie des peuples et les relations internationales, et cette révolution (au double sens d’un retour et d’un changement profond) ne caractérise pas seulement le monde musulman. L’Europe connaît, elle aussi, un mouvement de réaffirmation religieuse· qui, s’il se développe, posera à nouveau la très ancienne et très délicate question des rapports entre le domaine politique et le domaine religieux. Il paraît donc important de préciser notre attitude de journalistes et de militants royalistes, simple à nos yeux, mais encore confuse pour ceux qui reprennent sans examen la formule du Trône et de I ‘Autel et l’idée d’une monarchie de droit divin.

Que nous ayons ou non une foi religieuse, nous sommes et entendons demeurer attachés au principe de laïcité. Encore faut-il, pour que la définition ait un sens, préciser un terme frappé d’ambiguïté puisqu’il désigne à la fois une doctrine de combat contre l’Eglise catholique, et une volonté d’autonomie du pouvoir politique.

DISTINCTION

Notre laïcité fait évidemment référence au principe de l’autonomie du politique que la monarchie capétienne avait, dès le Moyen Age, inscrit dans son droit et dans ses actes publics. Il faudrait un livre pour montrer comment s’établit la distinction (non la séparation) des domaines politique et religieux, et pour refaire l’histoire des relations entre les rois de France et l’Eglise catholique .. Je me borne à rappeler, au risque de grossir le trait, que le célèbre « droit divin » concerne l’origine du pouvoir reçu comme don de Dieu et non la forme des institutions et que, si des principes chrétiens de la politique peuvent être tirés de l ‘Ecriture, le « rendez à César » est la reconnaissance d’une légitimité temporelle, qui n’est pas nécessairement inspirée par le message chrétien et qui ne détermine pas une politique chrétienne.

Quant à la monarchie française, nul n’ignore qu’elle inscrivait son autonomie dans une transcendance religieuse. Mais le roi très-chrétien se déclarait « empereur en son royaume », c’est-à-dire indépendant de toute puissance temporelle – y compris celle d’une Eglise dont il reconnaissait le pouvoir spirituel. Cette affirmation de la souveraineté royale est le premier moment d’une laïcité respectueuse de l’éthique chrétienne du pouvoir, soumise aux commandements de justice et de paix, mais libre de ses actes : « laïcité sacrale », comme dit Emile Poulat (1), qui organise la laïcisation progressive des services publics, protège les libertés de l’Eglise gallicane et mène une politique extérieure qui fut souvent contraire aux stratégies du Saint-Siège, et toujours hostile à ses empiètements.

Tout différent fut le laïcisme républicain, qui parlait un double langage : d’un côté la séparation de la politique et de la religion, et la tolérance affirmée par l’Etat à l’égard des croyances. De l’autre, une lutte acharnée contre « l’obscurantisme » menée au nom des lumières de la Raison, selon une philosophie, une morale et somme toute une quasi-religion qui prétendait à la suprématie. Est-il nécessaire de préciser que ce laïcisme, aujourd’hui déclinant, est étranger à notre tradition politique et contraire au principe de tolérance édicté par Henri IV, détruit par Louis XIV et repris par Louis XVI ? Pas plus que la figure religieuse d’une monarchie absolutisée, la religion républicaine ne saurait nous agréer tout simplement parce que nous nous refusons à confondre les domaines.

PRECISIONS

Mais ces querelles sont épuisées et nous nous refusons à les raviver. Royalistes et républicains peuvent aujourd’hui s’entendre sur une conception à la fois traditionnelle et moderne de la laïcité, qui se fonde sur le principe de l’autonomie du pouvoir politique et sur le respect de toutes les traditions religieuses du pays. Cette laïcité de l’Etat, qui n’exclut pas la foi religieuse de celui qui l’incarne, est indispensable dans un pays qui est et qui restera multiconfessionnel. Elle permet que chaque croyant se sente protégé, et le soit effectivement si besoin est. Elle assure la liberté de la réflexion sur l’éthique, décisive en cette fin de siècle, dont le pouvoir politique doit être éclairé sans qu’il puisse jamais s’approprier le monopole de cette réflexion – sous peine de dériver vers un ordre moral aux implications totalitaires. Ce sont là des évidences ? Il n’est pas inutile de les rappeler aujourd’hui.

Ces principes simples ont des conséquences rigoureuses quant à la réflexion et à l’action politiques que nous menons. La Nouvelle Action Royaliste ne s’est jamais définie comme l’abrégé d’un peuple ou l’esquisse de la société future – fantasmes courants dans les partis totalitaires. Mais il est bon de souligner qu’elle repose depuis sa fondation sur un principe de laïcité qui découle de son attachement à l’autonomie du politique et qui tient au fait qu’il y a parmi les lecteurs de notre journal et les adhérents de notre mouvement des incroyants et des croyants selon diverses traditions religieuses. Mais il faut préciser que :

– ce principe de laïcité laisse chacun libre d’affirmer, le cas échéant, ses convictions philosophiques ou sa foi religieuse à condition qu’il ne prétende pas s’exprimer au nom de tous.

– ce principe de laïcité ne saurait être conçu dans l’exclusion des questions religieuses et des personnalités qui représentent les diverses traditions spirituelles de notre pays. Comme par le passé, nous continuerons d ‘analyser les faits religieux et de présenter les œuvres qui nous paraissent les plus significatives. Mais cette attention accordée aux traditions religieuses ne saurait être, ni explicitement, ni sous une forme déguisée, une prise de position de notre journal et de notre mouvement dans les conflits entre les religions ou à l’intérieur des communautés religieuses. Ce rappel de nos principes et de nos règles pourra sembler superflu. Mieux vaut cependant prévenir que réagir.

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(1) cf. notamment son chapitre sur « l’esprit de laïcité à la française » in Liberté, Laïcité (Cerf-Cujas, 1988) ainsi que les ouvrages de Claude Bruaire, La Raison politique, Fayard 1974 ; Marcel Gauchet, Le Désenchantement du monde, Gallimard, 1985 et Blandine Barret-Kriegel, Les Historiens et la monarchie, PUF, 1988).

Editorial du numéro 513 de « Royaliste » – 17 avril 1989