Ancien mais toujours actuel, l’article porte sur le scandale des marchés publics en Ile-de-France (1). Alain Duhamel y déplore la crise politique et la « fracture morale » en des termes d’une pertinente banalité qui se sont vite perdus dans le flot des commentaires. Mais les filets d’eau tiède peuvent contenir de violents poisons.

Tel est le cas. L’omniprésent chroniqueur est expert en décoctions meurtrières, qu’il verse goutte à goutte, à longueur d’année, avec des manières d’expert impartial mais bienveillant, et des poses de moraliste aux indignations circonspectes – mais toujours compatibles avec les normes d’une production journalistique rentable.

Cette fois, la saleté tient en une phrase, introduite par une bévue. Après avoir remarqué que les commissions occultes ont été réparties entre les principales formations politiques « sous la houlette présumée des héritiers de l’homme du 18 juin », Alain Duhamel écrit que  «la légende s’achève ici en cloaque ».  Il faut regarder de près cette opinion minuscule. Pourquoi ?

Parce que c’est une abjection.

Parce que cette abjection vient s’ajouter à toutes celles qui sont efficacement répandues par le milieu antigaulliste, dans ses fractions les plus hypocrites.

Parce que ce trait empoisonné nous permet de deviner, sous le masque de la pureté civique, la jouissance de ceux qui commentent l’effondrement politique et moral du « gaullisme » et y prêtent discrètement la main. Hâter la fin des agonisants, c’est pour eux un plaisir sans danger, qu’ils peuvent même présenter comme une bonne action.

Tout cela soulèverait le cœur si la misérable entreprise d’Alain Duhamel ne tournait pas au ridicule. Il y a erreur sur les personnes ! Aveuglé par sa haine, le vengeur masqué s’est trompé de godet !

Reprenons ses formules. Je ne sais pas à quoi ressemble une « houlette présumée », mais je n’ai pas aperçu de compagnon de la Libération, ni le moindre ministre du Général, parmi les personnalités mises en examen dans l’affaire des lycées franciliens. D’ailleurs, même si un « héritier » était pris en faute, l’héritage demeurerait intact. Les soupçons qui pèsent sur Jean-Pierre Thomas, ancien trésorier du Parti républicain, signifieraient donc la ruine du libéralisme politique ? La tradition de Jean Jaurès et de Léon Blum se serait-elle effondrée depuis la mise en cause de trésoriers du Parti socialiste ? La passion partisane égare notre moraliste patenté.

Observons maintenant le « cloaque ». Il n’y surnage pas le plus petit débris de « légende », tout simplement parce que la France Libre n’est en rien légendaire. C’est une entreprise  effectivement libératrice, accomplie par des êtres de chair et de sang. C’est un acte historique qui éclaire l’avenir de notre nation, pas un conte rempli de divinités sanguinaires et de tape-durs frénétiques.

La mare aux scandales, pour y revenir, doit être regardée sans la moindre complaisance. Mais de ce consternant spectacle, nous tirons deux certitudes réconfortantes.

L’une est anecdotique : la vertueuse sévérité d’Alain Duhamel nous assure que l’éminent commentateur n’a jamais participé aux agapes d’augustes fripons.

L’autre porte sur l’essentiel :  les hauts personnages atteints par les scandales, ou qui le seront, sont étrangers aux héritages qu’on leur attribue. Jacques Chirac n’est pas le fils spirituel du général de Gaulle, mais le fruit du radicalisme corrézien et du pompidolisme : l’esprit de la  Résistance, de la Libération, de la République gaullienne lui est indifférent. Sinon il n’accepterait pas l’hégémonie américaine, sinon il n’aurait pas consenti au quinquennat. Lionel Jospin, qui devrait lui aussi être amené à s’expliquer sur le financement de son parti et de ses propres campagnes, est un apparatchik chanceux qui a démontré, comme son futur rival, son absence de convictions. Sinon, il ne se serait pas rallié aux thèses néo-libérales.

Un reniement déconsidère le renégat, non ce qu’il renie. La tradition gaullienne est intacte, comme celle du socialisme et du libéralisme français. Elles permettent de juger politiquement le président de la République et le Premier ministre, et de préparer la sanction électorale de leur choix politiques. Ces traditions constituent, surtout, des sources d’inspiration toujours neuves, qui permettront de fonder ou de refonder les partis politiques dont la France a besoin.

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(1) Libération, 8 décembre 2000.

 

Editorial du numéro 762 de « Royaliste » – 25 décembre 2000